5ème jour du procès Bruno Wiel : les faits

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Après une première semaine consacrée à la personnalité des agresseurs de Bruno, Maurice T. et Timothy H., la cour consacre la deuxième semaine du procès aux faits. L'audience a oscillé toute la journée entre auditions de témoins et versions des agresseurs.

François P., agent de police
Chaque témoin appelé à la barre a, dans un premier temps, la liberté de s'exprimer librement sur l'affaire, sans question, avant que le président, puis la cour, les parties civiles, l'avocat général et la défense ne lui pose éventuellement des questions. L'agent de police à la brigade de sûreté de Vitry-sur-Seine au moment des faits, François P., est le premier témoin auditionné de la journée. Dès que le président lui donne la parole, il raconte très précisément, sans hésitation, comment il a découvert le corps de Bruno Wiel le vendredi 21 janvier : "Je suis requis au parc des Lilas pour la découverte d'un homme vivant nu, au visage tuméfié et au corps couvert d'ecchymoses, découvert par l'agent du parc. Quand j'arrive à 13 heures, le Samu a déjà transporté le corps pour lui apporter les premiers soins, son pronostic vital étant engagé. Les objets – jean, chaussures… – sont trempés, ce qui indique que le corps est là depuis au moins 18 heures, puisque la dernière averse remonte à la veille au soir." L'objectif de l'enquête, dès lors, est de remonter le temps.

L'instruction reconstitue les heures précédant l'agression : le mercredi 19 juillet au soir, Bruno dîne chez sa tante avec son meilleur ami, Albert B. Ils vont ensuite tous trois au Cargo, un bar à Châtelet, dans le centre de Paris. A 1h20, Bruno, qui a oublié son téléphone portable chez lui, est le dernier des trois à vouloir rester, les deux autres rentrent chez eux. Bruno va ensuite au Banana Café, dont il serait parti vers 5 heures du matin. Le videur du Banana Café l'aurait vu accompagné de deux personnes à la sortie. Le jeudi soir, sa tante et son meilleur ami n'ayant pas de nouvelles vont signaler à la police sa disparition. Le lendemain matin, l'agent du parc des Lilas se rend dans le sous-bois du parc des Lilas à la recherche d'un exhibitionniste qui aurait agressé une femme. Il découvre Bruno.

L'échange entre le policier et le président de la cour continue. Ensemble, ils commentent les photographies du dossier projetées sur des écrans, qui représentent d'une part le sous-bois dans lequel Bruno a été retrouvé ("la végétation est dense ; à l'extérieur du sous-bois, on ne voit rien"), d'autre part le corps de Bruno à son arrivée à l'hôpital. Silence dans la salle. L'huissier fait défiler un à un les clichés révélant les cicatrices, plaies, hématomes et ecchymoses qui recouvrent son corps, inanimé. Bruno tourne la tête pour ne pas voir l'écran. A la fin de l'audition de l'agent de police, son avocate ne pose qu'une question : "Si l'agent du parc n'avait pas cherché l'exhibitionniste, aurait-il trouvé Bruno ?" L'agent de police est catégorique : "Non."

Philippe N., commandant de police
Chef de la police judiciaire, chargé de l'enquête, Philippe N. est le deuxième témoin auditionné. C'est notamment lui et son équipe qui ont interrogé les proches de Bruno au moment des faits. "Faute de pistes, le travail dans un premier temps était de connaître la victime." D'après les témoignages de son entourage, le commandant décrit Bruno comme "quelqu'un sans histoire [...] qui quitte rarement Paris [...] et qui assume complètement son homosexualité".

Mi-août, un mois après l'agression, les multiples appels à témoignage et les informations recueillies par la mise en place d'un numéro vert spécialement pour cette affaire conduisent les policiers à une voiture, louée par un certain Yohan Wijesinghe. Bruno Sanchez et Antoine Karim Soleiman, amis de Yohan, sont également interpellés. L'activation de puces par leurs téléphones dans la nuit du 19 au 20 juillet concordent avec le déroulement des faits tel qu'ils apparaissent dans les multiples auditions et témoignages déjà recueillis. Les trois hommes reconnaissent les faits, mais nient le caractère homophobe. A ce moment-là, David Deugoué N'Gagoué n'a pas encore été identifié, et les trois mis en cause ne donnent pas son nom mais évoquent bien un quatrième homme prénommé "Maël", ce qui se révèlera être le pseudonyme de David Deugoué N'Gagoué. "Tous les trois ont plus ou moins rapidement reconnu leur implication, chacun apportant néanmoins un certain nombre de nuances et désignant les trois autres protagonistes", poursuit le commandant de police. Le quatrième se présentera spontanément à la police en février 2007, six mois après.

Leurs auditions permettent de connaître le déroulement de la soirée de leur point de vue : ils quittent Thiais, dans le Val-de-Marne, aux alentours de 23 heures, circulent dans différents arrondissements de Paris, et finissent la nuit à Châtelet. Ils y rencontrent Bruno, qu'ils décrivent comme alcoolisé, et l'emmènent avec lui dans l'espoir de le dépouiller. Les témoignages des accusés divergent alors sur les raisons de leur rencontre et le déroulement précis des faits. Ce qui est sûr, c'est que Bruno n'a pas d'argent, ce dont se rendent très rapidement compte les quatre hommes. Ils l'emmènent néanmoins au parc des Lilas ("on va délirer un peu"), où Bruno sera alors sauvagement agressé. "Tu voulais nous baiser, on va te baiser."

"Une soirée qui avait commencé comme tant d'autres"
Maurad M., 39 ans, est l'agent de parc qui a signalé à la police la découverte de Bruno. Il est auditionné pendant 10 minutes, avant que le président du jury n'interroge un à un les accusés sur leur soirée avant la rencontre avec Bruno Wiel. Julien Sanchez parle d'une "balade" ("on erre dans Paris, on va d'arrondissement en arrondissement"), et indique qu'ils ne sont allés dans aucun bar ni discothèque ce soir-là. Yohan Wijesinghe, qui conduit la voiture, explique qu'à 4 heures du matin, David Deugoué N'Gagoué lui aurait demandé de s'arrêter pour sortir de la voiture et serait revenu quelques minutes plus tard avec Bruno, ce que nie l'intéressé. Les quatre hommes reconnaissent avoir bu ("il y avait deux-trois bouteilles au début de la soirée dans la voiture, elles étaient toutes vides à la fin"), mais leurs versions divergent. Antoine Karim Soleiman, lui, indique que "la soirée avait commencé comme tant d'autres".

Après le déjeuner, de nouveaux témoins sont auditionnés : Alexandre L., jeune homme avec qui Bruno aurait flirté le soir des faits au Banana Café – les deux sont repartis chacun de son côté -, qui déclare que Bruno avait un peu bu mais "pas au point d'être complètement ivre" : "il savait ce qu'il faisait." Sa tante, ensuite, est entendue par la cour. Dès les premiers mots, elle s'effondre en larmes, et s'adresse aux accusés : "Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il vous a fait, Bruno ?" Elle raconte le choc de la découverte, la thérapie que sa famille a dû suivre suite aux événements ("ça n'arrive pas qu'aux autres ; et quand ça vous arrive, c'est horrible."), la difficulté de voir son neveu et parrain de sa fille, qu'elle décrit comme "sérieux" et "cultivé", "ne pas savoir où est sa bouche, ne pas pouvoir bouger sa main." Elle rappelle qu'il a fallu sept mois de rééducation à Bruno pour reprendre le contrôle de son corps. Elle est catégorique : "Bruno ne se laisse pas aborder facilement, et il n'a pas pu monter dans une voiture avec des inconnus." Derrière elle, Bruno essuie également quelques larmes.

Bruno pour la première fois à la barre
Suite aux déclarations de sa tante, Bruno est appelé à la barre. "Vous n'imaginez pas tout ce que ça a déclenché dans ma famille, cette agression." Cinq secondes de silence, il reprend : "Avant tout ça, j'avais une vie dont tout jeune de 25 ans pouvait rêver. Et maintenant, je suis vivant, je marche et je peux parler. Je n'ai aucun souvenir, et dieu merci, de ce que j'ai subi." Il dit qu'il n'est "pas déprimé", et qu'il "se protège avec une certaine distance quant aux événements." Pour Bruno, les déclarations des accusés n'ont pas de sens : "Nous sommes face à de splendides comédiens. On parle de moi. Je sais qui je suis."

A 15h30, le président auditionne à nouveau les accusés sur les faits. Julien Sanchez ne peut pas dire "pourquoi Bruno est monté dans la voiture". Il y avait pourtant du monde sur la place du Châtelet : "pourquoi Bruno Wiel serait-il allé vers eux en particulier, et pas d'autres ?", lui demande le président. L'accusé bredouille. Silence. Me Maltet enchaîne : "Pourquoi n'avez-vous pas arrêté le véhicule et n'avez-vous pas fait descendre M. Wiel quand vous vous êtes rendus compte qu'il n'avait pas d'argent ?" L'accusé évoque un trouble de mémoire. Silence. "Et vous dites que vous avez tâté les poches de son blouson pour savoir s'il avait de l'argent. Mais Bruno Wiel était en t-shirt, ce soir-là." Silence.

"Une blague de mauvais goût"
David Deugoué N'Gagoué est plus explicite : "On a feint l'homosexualité pour obtenir sa carte bleue. Bruno a résisté un peu pour monter dans la voiture, mais pas très longtemps." L'accusé aurait voulu le faire descendre à Bastille, où ils seraient passés en voiture, se rendant compte qu'il n'avait pas d'argent sur lui, mais Yohan Wijesinghe aurait proposé de l'emmener au parc des Lilas "pour délirer un peu". L'idée, à ce moment-là, n'est pas d'agresser physiquement Bruno mais de le déposer au parc et de le laisser en plan. Pourquoi ? "On appelle ça une blague de mauvais goût", répond l'accusé.

Yohan Wijesinghe nie le fait d'avoir su, quand ils étaient dans la voiture, que Bruno n'avait pas d'argent sur lui. Il nie également le fait qu'ils soient passés à Bastille en voiture ("ça nous aurait fait faire un détour"). Il dit voir Bruno en train de toucher David à l'arrière de la voiture, et ressent du "dégoût". Certains éléments des discours des accusés sont contradictoires entre eux, et même entre ce qu'ils disent ce lundi et leurs déclarations de vendredi, trois jours auparavant. Antoine Soleiman aurait ainsi vu Wiel enlever son t-shirt à l'arrière de la voiture, ce que Julien Sanchez et David Deugoué N'Gagoué, à ses côtés, démentent. Antoine Soleiman indique à de nombreuses reprises qu'il était très alcoolisé, malade, et n'a que des souvenirs extrêmement flous et éparses de la soirée. Me Maltet l'interroge : "Vous étiez très alcoolisé, mais vous avez pu aller chercher Julien et David quand ils étaient avec Bruno, passer un coup de fil à Yohan qui attendait dans la voiture, et retrouver le véhicule ?" L'avocate de l'accusé demande à son client de ne pas "se diluer dans un magma." Les faits restent flous.

La journée se finit par l'audition de l'ami de Bruno qui était à ses côtés jusqu'à 1h30 du matin au Cargo, qui dit de lui qu'il était "peureux, ne prenait jamais le métro seul, et ne sortait pas de Paris intra-muros". La journée s'achève par l'audition à la barre des deux experts médicaux qui ont suivi Bruno Wiel juste après l'agression.

A suivre : la suite des faits, et l'audition de Bruno Wiel.