8e et 9e jours du procès Bruno Wiel : Les plaidoiries de la défense

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

L'audience reprend ce jeudi 27 janvier à 14h après le réquisitoire de l'avocat général et une longue suspension de 2h20. La cour a du changer de salle d'audience pour cette demi-journée et occupe la chambre correctionnelle, plus petite. C'est donc dans une certaine promiscuité que se déroulent les premières plaidoiries des avocats de la défense.

Défense de Mamadou Diakite

Maître Rietzmann assure la défense de son client, Mamadou Diakite. Il insiste sur le fait que les hasards du calendrier ont amené son client à être défendu dans la chambre correctionnelle malgré sa comparution devant la cour d'assises. Il rappelle que les faits pour lesquels son client comparaît auraient été jugés en correctionnelle s'ils n'avaient pas été associés aux deux autres affaires, dans lesquelles Mamadou Diakite n'est pas impliqué. Maître Rietzmann défend l'idée que son client ne peut pas être jugé, comme les autres prévenus, pour des actes en bande organisée. D'après lui, Mamadou Diakite, qui avait basculé dans la délinquance depuis le printemps 2006, était davantage attiré par l'appât du gain et la facilité que par le travail. Il se serait trouvé impliqué dans cette bande et surtout dans l'affaire de vol d'effets personnels de Maurice T. pour "ne pas perdre la face" devant les autres. Maître Rietzmann plaide le sursis – mise à l'épreuve pour son client, alors que l'avocat général a requis une peine de 2 ans d'emprisonnement ferme.

Défense de Haitem Ben Amor

Maître Thomas Bidnic plaide tout d'abord longuement sur le risque d'amalgame entre les faits dont est accusé son client (à l'encontre de Timothy H. et de Maurice T.) et ce qu'il appelle "l'affaire Wiel". Comme son confrère Julien Rietzmann, il insiste : "Sans l'affaire Wiel, jamais [mon client] n'aurait été jugé devant une cour d'assises." Il défend essentiellement la personnalité de son client, dont il nie tout sentiment d'homophobie. Pour lui, Haitem Ben Amor ne s'attaquait qu'à des gens faibles dans l'objectif de les voler, sans ressentir de jouissance dans les coups portés ("quand il frappe, il frappe utile ; il n'aime pas frapper"). Ce sont les fragilités de son client à l'époque qui justifieraient des "faits malheureusement ordinaires". Son client ne présenterait désormais aucune dangerosité. L'avocat général a requis 7 ans d'emprisonnement. Maître Bidnic évoque, quant à lui, des peines allant de 18 mois à 4 ans au maximum.

Défense de Yohan Wijesinghe

Maître Nadia Oukherfellah se dit d'abord ébranlée par cette affaire et la rencontre avec Bruno Wiel, à qui elle souhaite rendre hommage pour "sa dignité, son courage pour affronter tous les jours ses agresseurs, ces personnes qui lui ont fait subir l'horreur". Pour elle, ce procès ne pouvait pas être le procès du pardon. Elle rappelle que Yohan Wijesinghe avait eu ces mots : "Je suis là pour vous dire la vérité ; je suis là pour tout vous dire", alors qu'au final les quatre accusés ont donné "un spectacle pitoyable, pathétique". Sa plaidoirie se centre ensuite essentiellement sur la personnalité de son client qui, d'après elle, s'est, au cours du procès mais aussi lors de sa détention "affranchi enfin du groupe". Quand il a donné la première gifle à Bruno, Yohan Wijesinghe a crié : "On n'est pas des pédés." Pour Maître Oukherfellah, il parlait "pour le groupe". Elle demande aux jurés de s'efforcer d'individualiser les peines, estimant que la participation de son client à l'agression de Bruno Wiel a été moins importante que celle des autres agresseurs. Elle insiste sur les qualités de fils et de frère de Yohan Wijesinghe, la promesse qu'il a faite après les faits à son ex-copine ("je te promets, je ne traînerai plus avec eux"), le fait qu'il travaillait en CDI au moment des faits, rappelle son histoire familiale. Elle termine sa plaidoirie en s'adressant aux jurés : "A aucun moment vous ne pouvez douter de la sincérité de son évolution", avant de conclure : "Je vous confie la responsabilité de l'avenir de Yohan Wijesinghe."

Vendredi 28 janvier : les trois autres plaidoiries de la défense

La dernière matinée du procès est consacrée à la défense de trois des agresseurs de Bruno Wiel, et l'audience a repris dans la salle habituelle.

Maître Céline Bouchereau défend David Deugoué N'Gagoué et, comme sa consoeur Nadia Oukherfellah la veille, commence sa plaidoirie en parlant de Bruno Wiel et non de son client, saluant le fait qu'au cours des dix jours de procès, "il est toujours resté digne et fier". Et, parlant de David Deugoué N'Gagoué, qu'elle est là "pour proposer [au jury] une lecture un peu différente des choses." Les dix jours d'audience ont prouvé qu' "il ne peut y avoir une seule vérité. Pour le reste, ce ne sont qu'hypothèses, suppositions et déductions." L'avocate déroule ensuite sa plaidoirie en quatre temps : elle remet d'abord en question la qualification de bande organisée, estimant qu'il n'y a pas eu "préméditation", et que "la réitération de faits similaires par plus ou moins les mêmes personnes dans une période courte est insuffisante." Puis elle interroge le fait qu'il y ait eu, de la part des agresseurs de Bruno Wiel, volonté de le tuer et en particulier à cause de son orientation sexuelle, rappelant notamment cette déclaration de son client lors du procès : "Je suis amer envers la vie", y voyant la réponse aux raisons qui ont poussé David Deugoué N'Gagoué à "vomir sa violence interne sur Bruno Wiel". Elle insiste ensuite sur "l'effort réel et sincère d'essayer de dire la vérité" de la part de l'accusé, précisant qu' "il n'a pas toujours fait le choix du groupe" et que ceci est révélateur d'une prise de conscience de sa part. Enfin, elle évoque les six mois de cavale de David Deugoué N'Gagoué suite à l'agression de Bruno Wiel et rappelle qu'il s'est présenté de lui-même à la police six mois après alors qu'il aurait pu rester à l'étranger, et qu'en détention depuis quatre ans, "il n'a jamais demandé de mise en liberté." Selon son avocate, l'accusé est résigné et lui aurait dit : "Ma détention sera prolongée, c'est normal." Comme l'avocate de Yohan Wijesinghe, elle achève sa plaidoirie sur le passé de David, les difficultés qu'il a rencontré dans sa vie – la mort de sa mère à 3 ans, celle de son père six ans plus tard, sa forte consommation d'alcool…

Défense de Julien Sanchez

Maître Patricia Cohn, à la suite de ses deux consoeurs, ouvre la troisième plaidoirie de la défense en saluant, visiblement très émue, le courage et la volonté de Bruno Wiel. Commise d'office auprès de Julien Sanchez deux mois avant le procès, elle dit "avoir fait le choix de défendre" celui qui, au cours des quelques entretiens qu'ils ont eu au parloir pour préparer les audiences, lui a "dit des choses mais les a tues devant la cour". Elle estime que son rôle n'est pas de les dire à sa place. Qu'elle n'avait pas à porter de jugement sur son client, et qu'il lui fallait donc "reprendre et relire ce qui le concerne dans le dossier" pour en démêler les éléments qui serviraient à sa défense. Si l'avocat général a évoqué la préparation que les avocats ont dû effectuer avec leurs clients pour répondre aux questions, Me Cohn s'interroge sur une possible stratégie menée en deux mois, avec un accusé "hanté par les faits", qui "ne voulait pas en parler" et évoque les difficultés auxquelles elle s'est heurtée dans ce dossier. Impossible, pour Julien Sanchez, de construire des réponses développées : à chaque question, il y a une seule réponse, souvent lapidaire. Ainsi, nous ne saurons pas pourquoi il y a eu un tel déchaînement de violence. Ce que l'on sait, selon l'avocate, c'est que le parcours de vie de Julien Sanchez n'est pas sans lien avec ce qu'il s'est passé. Elle évoque les progrès qu'il a effectués au cours des derniers mois : "Il se construit. J'espère qu'il avancera." Et elle demande au jury de prononcer une "peine utile".

Défense d'Antoine Karim Soleiman

Maître Françoise Cotta se distingue des autres avocats de la défense en choisissant de s'adresser d'emblée non pas à Bruno Wiel mais à l'avocat général qui a requis vingt années de réclusion criminelle contre Antoine Karim Soleiman. Elle estime que l'avocat général a fait preuve de "mépris pour la défense" : "Quand on est une ordure à 22 ans, on est une ordure pour l'éternité ? Le message que vous envoyez, ici, est désespérant." De fait, l'un des axes principaux de sa plaidoirie est le fil entre optimisme et vision noire de l'humanité, invoquant le fait qu'on peut aussi voir qu'Antoine Karim Soleiman se repentit. Un autre argument fort de son discours est le fait que son client semble avoir catalysé "toute l'antipathie" au cours du procès : "On lui a tout enlevé à cause de cette antipathie : déclaration, reconnaissance des faits, regrets." Soleiman est apparu, aux côtés des autres co-accusés, à plusieurs reprises comme le moins sincère, le plus froid et le plus calculateur. Ce qui, selon son avocate, a porté préjudice aux déclarations sincères qu'il aurait, à de multiples reprises, formulées. Elle invoque la honte et la peur de se retrouver devant la victime. "A sa place, M. Wiel, je n'aurais pas pu non plus vous affronter", poursuit-elle. "Vous êtes un homme libre et courageux. Je pense que ce à quoi Antoine Karim Soleiman doit rêver, c'est à vous ressembler. Car vous lui avez appris quelque chose : la tolérance. Vous êtes venu sans haine."

A suivre : le dernier mot des accusés