8e jour du procès Bruno Wiel : les réquisitions de l'avocat général

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Suite aux plaidoiries des parties civiles de la veille, cette huitième journée du procès débute par les réquisitions de l'avocat général. Dans un procès d'assises, il représente l'accusation et veille à la défense des intérêts généraux de la société.

Benoist Hurel exprime tout d'abord sa "honte" et sa "colère" : les promesses de vérité faites par les prévenus au début du procès n'ont été selon lui "qu'un leurre pour attendrir la cour". Revenant sur les questions restées longtemps sans réponse au cours du procès, il déclare : "Ainsi donc, il ne s'est presque rien passé. Personne n'a déshabillé Bruno Wiel, personne n'a entrepris de le filmer, personne ne l'a brûlé, personne ne l'a tenu pendant qu'on enfonçait un bâton dans son anus, personne n'a appuyé sur le bâton." Il explique que dans les trois affaires, constituées de cinq infractions pénales différentes, tous les magistrats qui ont travaillé sur le dossier aux différents stades de la procédure sont arrivés aux mêmes conclusions sur la qualification des faits :

  • Affaire Timothy H. : vol en bande organisée avec violence : le vol est établi, les violences ne sont pas contestées.
  • Affaire Maurice T. : vol avec usage ou sous la menace d'une arme : le vol est établi, sous la menace d'un couteau.
  • Affaire Bruno Wiel: vol en bande organisée avec violence, tentative de meurtre en raison de l'orientation sexuelle (passible de la réclusion à perpétuité), actes de torture et de barbarie (passibles de 20 ans de réclusion).

L'avocat général s'emploie alors à démontrer que les faits jugés correspondent bien à ces qualifications juridiques. Il reprend à l'appui de sa démonstration les déclarations des prévenus, des experts et des témoins.

La bande organisée

Les faits ont été commis selon le même schéma : rencontrer des personnes possiblement homosexuelles, ivres, les voler. Selon l'avocat général, il s'agissait bien d'un objectif prédéterminé. Dans les trois affaires jugées, le mode opératoire était le même, l'objectif aussi. Yohan Wijesinghe avait acheté une machine à fabriquer des "yes cards" quelques semaines plus tôt. Les déclarations des deux victimes de vol montrent que les faits n'avaient pas été improvisés. Pour Timothy H., ils avaient amené leurs propres sacs pour embarquer les objets volés. Pour Bruno Wiel, il n'y a pas eu d'improvisation puisque David Deugoué N'Gagoué l'a lui-même abordé. Une fois dans la voiture, lorsqu'il a été question d'aller "à l'hôtel des lilas", Yohan Wijesinghe a compris qu'il s'agissait d'aller au parc des Lilas de Vitry, où ils seraient tranquilles. Pour Maurice T. : les prévenus l'ont pris en filature derrière son taxi, et ils avaient emmené un couteau.

La tentative de meurtre sur Bruno Wiel

L'avocat général détaille les éléments qui montrent pourquoi "cette qualification ne souffre pas de contestation." La préméditation n'a pas été retenue. La question étant : les prévenus "emploient-ils des moyens propres à donner la mort à Bruno Wiel lorsqu'ils sont au parc des lilas ?" Sur le mode opératoire : l'avocat général rappelle les déclarations des prévenus : "ça a été très violent, il hurlait" [...] des coups sur les côtes, la tête [...] on prenait de l'élan pour le frapper, comme un ballon de foot [...] il s'est pris des coups jusqu'à ce qu'il arrête de bouger [...] les coups ont continué pendant 10 minutes [...] on était tous les quatre resserrés à lui donner des coups." L'expertise médicale a confirmé que ces coups étaient propres à donner la mort, compte-tenu de la gravité du traumatisme crânien.

D'autres déclarations montrent qu'en quittant les lieux, ils pensent que Bruno est mort. Tous les prévenus l'ont admis sauf Antoine Soleiman, qui a déclaré : "il était juste sonné." Le camouflage du corps est un autre élément "qui rappelle l'intention homicide" : il s'agissait d'empêcher qu'il soit retrouvé rapidement, Bruno "croupira 30 heures sans espoir de secours". Pour le lieutenant de police qui l'a découvert, "c'est un miracle qu'il ait été retrouvé si vite." David Deugoué N'Gagoué a déclaré avoir déplacé "le corps", et non "Bruno Wiel". Enfin, il revient sur l'attitude des prévenus après les faits : ils auraient pu appeler les secours, mais "ils le laissent crever". L'avocat général poursuit : "Ce qu'il s'est passé, ce n'est rien d'autre que la négation de la personne de Bruno Wiel. C'est la mise à mort d'un homme."

Les actes de torture et de barbarie

L'avocat général rappelle leur définition juridique : des actes d'une gravité exceptionnelle, donnant une souffrance aigüe, dans l'intention de nier la personne humaine. L'idée de barbarie apparaît à travers la jouissance des mis en examen : "Mes potes se chamaillaient pour savoir qui allait mettre le premier coup." L'un deux aurait eu l'intention de filmer la scène. Pour l'avocat général, cela révèle "une perte totale des repères afférents à la dignité humaine". Il relève également qu'aucun ne s'est expliqué sur les brûlures au second degré infligées à Bruno Wiel, des actes "qui dépassent le cadre des simples violences". Enfin, il revient sur l'introduction d'un bâton dans l'anus par Julien Sanchez, "pendant que David Deugoué N'Gagoué tenait la victime et qu'Antoine Soleiman donnait des coups de pied dans le bâton". L'avocat général conclut : "J'ai déjà jugé des actes de torture et de barbarie, mais pas de si atroces."

La circonstance aggravante d'homophobie

Au cours de l'instruction, les accusés ont nié que l'orientation sexuelle de Bruno Wiel ait joué un rôle. Pour Me Hurel, "c'est une des questions centrales" de ces affaires. Nier l'homophobie, "c'est renvoyer Bruno Wiel à ses interrogations". Il rappelle que les mis en examen ont déclaré vouloir le voler, mais ils savaient dès le trajet en voiture qu'il n'avait rien. Me Hurel explique que la question n'est pas de savoir si les mis en examen sont homophobes dans leur chair, mais d'établir s'ils ont commis ces faits en raison de l'orientation sexuelle de Bruno Wiel. Il expose les éléments qui selon lui le démontrent :

  • Les faits ont bien été accompagnés de propos stigmatisant les homosexuels. Julien Sanchez a déclaré : "On a tous dit qu'on n'était pas des PD en le frappant".
  • Le mode de sélection des victimes dans les trois faits : elles ont toutes été abordées à l'intérieur ou aux abords d'établissements accueillant des personnes homosexuelles. Yohan Wijesinghe a déclaré : "Dès le début on a remarqué qu'il était homo."
  • La méthode d'approche : la simulation de l'homosexualité, ce que Julien Sanchez a appelé "le jeu du PD". M. Wijesinghe a déclaré : "Les autres, ils ont déjà tous des histoires d'agressions d'homosexuels."
  • Les violences commises sur Bruno Wiel : des violences inutiles, qui ne s'expliquent pas par le vol. Le bâton a été utilisé pour mimer la sodomie. En envisageant de filmer cette scène, M. Wijesinghe a montré "la volonté d'humilier un homosexuel avec un bâton dans l'anus". Selon Antoine Soleiman, MM Sanchez et Wijesinghe ont dit après : "Mais c'est ce qu'il voulait."

L'avocat général estime donc que "l'homophobie est la seule lecture possible de ce dossier. Ne pas la reconnaître, c'est passer complètement à côté du sens de cette affaire."

Repentance morale

Me Hurel estime que les accusés sont coresponsables : "Ils étaient tous autour de Bruno Wiel qui agonisait. [...] Vous avez tout vu, tout regardé, mais personne n'a rien fait pour le sauver [...] aucun n'a appelé les secours alors qu'ils étaient seuls le lendemain." Il rappelle la chronologie des faits : le vol de Timothy H. mi juin (sans M. Wijesinghe), puis l'agression de Bruno Wiel le 19 juillet. Ils partent alors en vacances à Béziers et Cannes du 23 juillet au 3 août, et rentrent à Paris où ils vont voler Maurice T., sans M. Wijesinghe, alors que Bruno Wiel est dans le coma. "La chronologie contredit les remords qu'ils prétendent avoir eus." Les photos prises par les prévenus durant ces vacances ont été montrées lors du procès, "elles ne cadrent pas avec une repentance morale."

"Restituer les faits dans la vie des accusés"

L'avocat général explique qu'à son sens "juger, c'est donner du sens à des faits", et qu' "on ne devient pas criminel par le seul hasard" : "Je ne suis pas ici pour demander la peine la plus haute possible [...]. On ne juge pas des hommes sans avoir appris à les connaître, leurs parcours ne sont pas pour rien dans les faits." Il détaille les aspects de la vie des mis en cause qui ont pu jouer un rôle. Tout d'abord, "les soucis dans le cercle familial, une constante du dossier [...] : l'absence de référent paternel." Puis "la déscolarisation précoce", "l'oisiveté au moment des faits", les addictions à l'alcool et à la drogue "dont les liens avec la délinquance sont une réalité criminologique établie", et qui "n'excusent rien mais permettent de comprendre comment les barrières de la moralité ont pu sauter". L'avocat général dit avoir été ému par certains éléments biographiques : "Je devrai en tenir compte au moment de requérir les peines individuelles, vous aussi au moment de les prononcer."

Les réquisitions individuelles

Me Hurel énonce alors les peines qu'il demande pour chacun des accusés. A l'encontre de Mamadou Diakité, impliqué dans le vol de Maurice T., il requiert 2 ans de prison. Puis à l'encontre de Haitem Ben Amor, qui "a tenu un rôle déterminant" dans les deux vols de Maurice T. et Timothy H., il requiert 7 ans de prison.

Au sujet de Yohan Wijesinghe, qui n'a eu de rôle que dans l'affaire Bruno Wiel, l'avocat général estime qu'il en est "l'accusé charnière". Me Hurel expose que c'est lui qui a loué la voiture, l'a conduite, a décidé d'aller jusqu'au parc, et a été le premier à frapper, permettant ainsi "le déchaînement pulsionnel". Il a lancé à Bruno : "On n'est pas des PD", l'aurait déshabillé. Il a parlé d'une "petite connerie", s'est présenté devant l'experte comme "trop gentil" et a déposé une demande de remise en liberté quelques semaines après son incarcération pour ces faits. L'avocat général requiert 15 années de réclusion criminelle.

Pour les trois suivants, impliqués dans les trois affaires, l'avocat général souligne qu'ils sont "accablés par la chronologie des faits" : "Ils n'ont pas hésité à partir en vacances deux jours après avoir agressé M. Wiel, et sont revenus à Paris pour agresser Timothy H.." Pour David Deugoué N'Gagoué, l'avocat général retient qu'il n'a fait aucune demande de remise en liberté, et qu'il semble avoir pris conscience de la gravité des faits. Il a été le plus violent sur Timothy H., le frappant à la tête. Vis-à-vis de Bruno Wiel, il a joué l'appât, "l'a martyrisé", l'a tenu pendant que le bâton était introduit, l'a caché "pour ne lui laisser aucune chance d'être découvert rapidement". L'avocat général ne croit pas qu'il ait réellement eut l'idée d'appeler les secours. Il requiert 18 années de réclusion criminelle.

Au sujet d'Antoine Soleiman, l'avocat général estime qu'il est "le plus intelligent et le plus retors", et que dans ses déclarations "tout sonne faux" : son discours "est tourné vers la recherche de l'efficacité judiciaire". Un expert a jugé sa réinsertion "aléatoire car il ne manifeste aucun regret". L'avocat général juge sa responsabilité "prééminente", et souligne son ascendant sur les autres mis en examen. Dans l'affaire T.H., il est arrivé avec le couteau. Dans l'affaire Wiel, "il s'est livré au déchaînement de violence et s'est abaissé aux gestes les plus vils". Deux des accusés, MM Sanchez et Wijesinghe, ont déclaré qu'Antoine Soleiman avait donné des coups de pieds dans le bâton : pour l'avocat général, "ça ne s'invente pas". Il requiert 20 années de réclusion criminelle.

Enfin, l'avocat général dit de Julien Sanchez qu'il est, pour lui, "le plus énigmatique". "Rien ne joue en sa faveur.". Il rappelle la gravité de sa participation : "Il est celui qui ira choisir un bâton dans les fourrés, celui qui enfonce ce bâton." L'avocat général explique qu'une seule chose le retient de demander "une peine d'élimination sociale", c'est-à-dire la réclusion criminelle à perpétuité. Il a la conviction que "Julien Sanchez est celui qui a le mieux compris l'horreur des faits commis" : "Il a des accents évidents de sincérité quand il parle des faits et de la victime." Il relève "un début de prise de conscience, un sursaut de dignité". "C'est la seule raison pour laquelle je m'en tiens à requérir 20 années de réclusion criminelle", conclut-il.

A suivre : les plaidoiries de la défense