Débats à l'Assemblée Nationale sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, jeudi 18 avril 2013, par G. membre du Groupe Relations Institutionnelles

Ca commence dans le bruit. Pas celui de l’hémicycle, des rappels au règlement, des invectives et des interpellations. Celui de la rue, des slogans et des pas qui résonnent dans un quartier protégé par les forces de l’ordre.

« La séance est ouverte». Les débats reprennent autour de l’article 4. L’opposition défend un à un ses amendements. Après quelques mots du rapporteur approuvés par la garde des sceaux, la majorité se tait. A droite, les députés multiplient les provocations : « avez-vous eu des consignes pour vous taire ? », « lâchez-vous, exprimez-vous, qu’on vous entente », « n’avez-vous donc rien à dire ? Avez-vous honte de votre projet de loi ? »

Certains ne verront dans le silence des parlementaires présents ce soir qu’une manœuvre pour en finir au plus vite. En effet, la procédure choisie n’attribue à chaque groupe qu’un temps de parole limité. A 21h30, il ne restait plus qu’un peu plus de trois heures à l’UMP et deux heures à l’UDI : tous les députés avaient alors bien compris que, même avec une opposition bavarde, cette nuit serait sans doute la dernière.

A droite, on entend toujours les mêmes arguments : la loi sera adoptée sans débat ; elle raye les mots « père » et « mère » du code civil ; le gouvernement ignore les droits de l’assemblée et du sénat en recourant aux ordonnances.

Que répondre à ces arguments ? Le silence n’est-il pas alors la meilleure des réponses à ceux qui n’ont écouté hier ni les réponses du rapporteur, ni celles des ministres, ni celles de leurs collègues parlementaires ? A quoi bon poursuivre un débat qui nourrit chaque jour une violence homophobe grandissante ?  Ce silence a le goût de la dignité et de l’hommage rendu à ceux qui, ces derniers jours, ont été les victimes d’une haine entretenue sur les bancs même de la République.

Car le débat finit par déraper. L’appel au « pays réel » a des accents maurassiens. « Mme Bertinotti [ne serait] pas la ministre de la famille mais la ministre des minorités agissantes ». Il est presque une heure quand les esprits s’échauffent. Mar Le Fur prend la parole pour dénoncer l’attitude des forces de l’ordre face aux manifestants restés aux Invalides après l’ordre de dispersion qui leur a été donné. En quelques instants, les députés de l’opposition sont debout, avancent violemment vers le banc du gouvernement, la séance est suspendue, les tribunes sont évacuées, la rue est entrée dans l’hémicycle.

La séance ne reprend qu’une vingtaine de minutes plus tard. Le président Bartolone rappelle  fermement à l’ordre les députés : « (…) rien de peut justifier la scène à laquelle nous venons d’assister. (…) Il y a des choses qui ne sont pas acceptables. Je le dis avec force. On ne peut pas prendre la parole, juste avant cette suspension malheureuse, pour dénoncer des brutalités et avoir ce genre de comportement ! ».

Les débats se poursuivent. Sur les bancs de l’opposition, les prises de parole s’enchaînent pour dénoncer la décision du président de terminer l’examen de la loi cette nuit. On réclame la présence du ministre de l’Intérieur pour qu’il s’explique sur des violences policières : une ballerine, retrouvée sur l’esplanade devient le symbole de « jeunes gens et des jeunes filles, sagement assis sur l’esplanade des Invalides », victimes de « CRS casqués et bottés ». Alain Vidalies, le ministre chargé des relations avec le parlement répond par la sobre lecture d’une dépêche AFP qui contredit en quelques mots le conté de fée qu’on vient de nous servir. A droite, on oublie alors de défendre les amendements auxquels on se montrait si attaché quelques heures auparavant.  L’opposition finit par épuiser son temps de parole et ils sont repoussés sans débat. Les articles sont votés, 4 bis, 4 ter, 11, 14, tous sous les applaudissements de la majorité.

Les derniers échanges auront lieu autour de l’article 16 bis qui permet à chaque personne homosexuelle de refuser une mutation dans un pays étranger où sa vie serait menacée. L’opposition invoque le respect de la vie privée, s’offusque des coming out que cet article de la loi imposerait. Dans les rangs de la majorité, Serge Coronado s’emporte :   « Mais croyez-vous qu’on choisisse de vivre toute sa vie dans le placard ? Posez-vous la question sérieusement ! Les gens qui ne vivent pas en toute transparence, ce n’est souvent pas un choix qu’ils ont fait en totale liberté ! C’est souvent, comme vous le faites vivre depuis maintenant deux jours aux Français qui nous suivent, comme ils le subissent lorsqu’ils voient passer les manifestations, un climat d’homophobie qui fait craindre aux gens de révéler leur homosexualité. Voilà la situation ! Sincèrement, dire librement ce que l’on est ne devrait poser de problème à personne. Cela ne vous en pose aucun, cela ne m’en pose aucun, cela ne devrait pas être un problème. (…) ».

En quelques mots, il trace les frontières de deux mondes, celui dans lequel l’homosexuel sera d’autant plus toléré qu’il est discret, le vieil oncle dont on parle à mots couverts, les voisines, forcément cousines, et cet autre monde auquel nous aspirons, dans lequel notre vie ne serait que banale.

Il reste deux heures durant lesquelles 26 députés de l’opposition viennent un à un justifier leur vote de mardi prochain. Le moment est propice pour dénoncer pèle mêle la situation économique du pays ou l’affaire Cahuzac : les discours se brouillent, prêts à modeler, demain, le creuset d’amalgames dangereux.

A 7h35, fin des discussions et des débats avec la sensation que les réveils les plus douloureux sont ceux qui suivent ces nuits sans sommeil. Le vote solennel de la loi aura lieu mardi 23.