Débats au Sénat : 3e jour par L. intervenante en milieu scolaire

A l’ordre du jour : examen des articles additionnels proposés par l’UMP et visant à instaurer une Union Civile.

 

Sur la forme :

 

Moquette rouge, dorures chargées, statues impressionnantes, petits fauteuils bordeaux en velours rembourés… Pas de doute, vous êtes bien au Sénat. Ambiance feutrée, décor luxuriant, costumes et protocoles, bienvenu dans un autre siècle.

Loin de nous les agitations véhémentes et excitées de l’Assemblée Nationale, les délicieuses coupures de micro inopinées de Claude Bartolone, les frénétiques rappels au règlement de Monsieur Mariton, les contorsions paniquées des députées pour atteindre leur place au moment du vote ou encore les supplications fatiguées de Christian Jacob à l’appel des pains au chocolat, ici, on change de rythme et on découvre…la len-teur.

 

Cinq minutes de temps de parole par sénateur, soit plus du double de celui des députés, prise de parole inopinée pour explications de vote, temps de pause entre chaque phrase, formules de politesse à n’en plus finir, ici, on prend le temps de prendre le temps.

 

Devant nos yeux ébahis, une quantité non négligeable de personnages en queue de pie et sautoirs en or s’affairent : comme à l’Assemblée, les huissiers sont chargés de transporter les petits mots que les sénateurs écrivent à leurs camarades. Mais si on observe bien, on réalise qu’il y a une sorte de hiérarchie entre les huissiers. Il y a ceux qui évoluent dans la fosse aux lions, et les « super-huissiers » qui sont sur le podium et ont le droit d’approcher le Président. 

 

Soudain, un serveur ouvre la porte du fond et s’arrête net. Il porte un plateau sur lequel est posée une petite serviette dorée et un verre contenant…une menthe à l’eau. Jetant des regards à droite et à gauche, il ne bouge pas : il attend. Soudain, un super-huissier l’aperçoit et se précipite pour le délester de son plateau et porter au Président sa menthe à l’eau.

 

Alors que le débat se termine sur une tirade essoufflée de l’opposition, le Président claironne : « je suis saisi d’une demande de scrutin publique par le groupe SRC ! ». A ce moment là, une cloche retenti dans le couloir et l’armée d’huissiers, dont les déplacements polis et modérés n’étaient régis que par l’intendance de la salle, se met à bondir et à s’activer. Tels des jouets mécaniques, Leurs gestes s’enchainent alors avec précision et rapidité : Accrocher les panneaux « Pour », « Contre » et « Abstention » sur les grandes urnes en forme d’amphore vertes, et les déposer sur le pupitre central, en haut de l’escalier. Pendant ce temps, les responsables de groupe rassemblent les cartons de vote : bleu pour voter contre, blanc pour voter pour et rouge pour s’abstenir (allez chercher la logique dans les couleurs…). Puis, ils se placent à la queue leu-leu en bas à droite de l’escalier et montent chacun
leur tour donner les cartons à l’huissier avant de descendre par l’escalier situé à gauche cette fois-ci. L’huissier est chargé de ranger les cartons dans urnes en fonction de leurs couleurs. La sonnerie du couloir retentie alors une seconde fois. C’est alors que les urnes sont transportées derrière le Président où elles sont renversées d’un coup sec dans des paniers en osier avant qu’un autre huissier vérifie qu’elles sont bien vidées de tous leurs cartons. Les paniers en osier sont alors vidés dans des balances qui vont compter les voies en pesant les cartons. Les résultats sont alors saisis par des huissiers installés derrière des écrans d’ordinateur (anachronisme complet avec le reste
du décor) et le Président utilise sa grosse cloche pour sonner un bon coup et annoncer le résultat du scrutin.

 

Ayant en mémoire la panique complète qui régnait à l’Assemblée au moment du scrutin, lorsque les députés disposaient d’une minute et demi pour bondir et/ou se contorsionner pour rejoindre leurs places et appuyer sur un bouton pour voter, le déroulement du scrutin au Sénat m’a beaucoup amusée…

 

En face, dans l’arène, l’ambiance est à la détente. Installés dans leurs fauteuils de velours, les sénateurs lisent Le Monde, Madame Le Figaro ou l’Humanité.

 

Sur le fond :

 

Sur le fond, les éternels arguments-disque-rayés de l’UMP tournent en boucle, balayant toutefois un champs assez large de méthodes d’attaque :

Outre les arguments habituels au sujet du bien-fondé de la norme hétérocentrée…

 « Le parlement n’a pas à modifier d’un simple projet de loi une norme établie pour le bien commun »

« Pérénnité de l’ordre social »

« Comment peut-on se substituer à la nature pour donner aux couples homosexuels un droit à la parentalité ? »

On se dit qu’un peu de drame ne peut pas faire de mal : 

« ruinerait la famille »

« drame humain »

On passe du mépris….

« Une fois cette loi votée, il y aura quelques mariages, comme ça, parce que ça fait bien, que ça fait de belles photos dans les magazines ! » Mr Portelli 

Au sujet des enfants d’homos :
« Ce n’est pas dans le cadre du mariage pour tous que l’on forgera de vraies personnalités »

… A la comparaison insultante…

« Il y a beaucoup de vétérinaires parmi nous. Nous pratiquons le transfert d’embryon et nous le faisons dans un seul but : améliorer la race. » Mr Thrillard

« sélectionner leur descendance »

…en passant par le procès d’intention…

« Les enfants ne sont ni des objets pour satisfaire un désir ni un médicament pour soulager une souffrance. »

…et le glissement vers l’homophobie….

« Le projet parental n’est pas le même dans un couple de personnes de sexe différent que dans un couple de même sexe. »

« On ne peut pas mettre sur le même plan un couple homosexuel et un couple hétérosexuel . Un homme et une femme, ça n’est pas pareil que deux hommes ou deux femmes ! » Mr Gélard

On frise le ridicule…  

Un sénateur s’inquiète du confort des enseignants de SVT : « Comment vont faire les enseignant avec les cours sur la procréation et la génétique ? Imaginez la situation des enfants de couples homosexuels ! »

Et pour finir, on se prend les pieds dans le tapis avec les acronymes :

« Le militantisme revendicatif de la LGTB et de l’AGPL ! »

 

Pour étoffer un peu l’ensemble, Madame Isabelle Debré se lance dans une tirade pour expliquer que l’homosexualité des partenaires ne sera pas requise pour l’établissement d’un mariage entre deux hommes. Elle explique alors les risques de mariages blancs à craindre avec cette loi :

« ‘’Va-t-on réclamer un certificat d'homosexualité ?’’, m'a-t-on demandé ce matin. Bien sûr que non ! On ouvre, au vrai, le mariage non à des couples, mais à des personnes de même sexe. Soit un couple hétérosexuel, avec trois ou quatre enfants, qui divorce. Monsieur a des difficultés avec son ex-femme (Evidemment, c’est Monsieur a des problèmes avec Madame et non l’inverse ! vous apprécierez le sexisme au passage..) et apprécie son associé (un homme, cela va de soi !) qui n'est pas homosexuel : il lui propose le mariage ! Vous verrez les dérives qu'il y aura...  « 

 

L’esprit de Madame Debré n’a pas été effleuré une seconde par l’idée que l’associé en question puisse être UNE associéE et que, donc, un tel mariage blanc pouvant dors et déjà avoir lieu, il n’était pas à craindre davantage avec cette loi.

L’exemple de madame Debré nous démontre, s’il était encore nécessaire de le faire, l’impact des stéréotypes genrés sur l’élaboration des peurs et des fantasmes de l’oposition.

 

Et puis,  il y a Mr Cointat, OVNI parmi le ciel gris de l’UMP :

« Pour moi, je voterai, non par conviction mais par devoir, le texte proposé par le rapporteur. L'équité est pour moi fondamentale. Les législateurs que nous sommes ne sauraient laisser persister un déni de droit. À défaut du contrat d'union civile, je préfère voter le moindre mal, le mariage pour tous, à deux mauvaises solutions : ne rien faire ou le pacs. (« Très bien ! » à gauche) Mes positions m'ont valu une avalanche d'insultes et de menaces. Mais au milieu de cette noirceur nauséabonde, j'ai aussi reçu un rayon de soleil, émanant d'un jeune homosexuel qui me disait combien mon choix signifiait pour lui à l'heure où l'homophobie se banalise… »

 

Enfin, alors que le public, épuisé, se tord de douleur sur son banc, arrive le moment tant attendu :  Christiane Taubira rend les copies.

Magistrale, sans notes comme à l’accoutumée, elle remet les points sur les i devant des sénateurs UMP ébahis et callés au fond de leurs sièges :

«  Monsieur Cointat, je salue vos propos.

 […]

Monsieur Revet, la position de principe du Gouvernement est inchangée. Vous pouvez ne pas l'apprécier, mais votre proposition est de nature totalement différente.

[…]

Monsieur Trillard, vous vous êtes référé à une déclaration que j'ai faite à l'Assemblée nationale en en extrayant un membre de phrase. Je vous incite à vous reporter à l'ensemble de ma déclaration. […] Je passe sur votre rapprochement avec le transfert d'embryons pratiqué par les vétérinaires qui relève d'un registre que j'ai aussi entendu, hélas, à l'Assemblée nationale.

[…]

Monsieur Karoutchi, vous avez regretté avec franchise que le projet de loi sur l'union civile n'ait pu être adopté sous le précédent quinquennat. Je regrette en effet que la précédente majorité ne l'ait pas soutenu.

[…]

Monsieur Raffarin, je ne tire pas les mêmes conclusions que vous de votre belle profession de foi.

[…]

Monsieur Gournac, vous avez évoqué Aimé Césaire. Il est extrêmement délicat de faire parler ceux qui sont partis. Il se trouve qu'il ne s'est pas exprimé sur le mariage ouvert aux couples de même sexe.

 

Et, fidèle à elle-même,  Christiane Taubira termine sur une citation d’Aimé Césaire :

Néanmoins, à la lecture de son oeuvre, on peut s'interroger sur ce qu'il a pu dire sur les personnes qui sont victimes de discriminations dans le Cahier d'un retour au pays natal : « Comme il y a des hommes hyènes et des hommes panthères, je serai un homme juif, un homme hindou de Calcutta, un homme de Harlem qui ne vote pas... ».  

 

Applaudissements à gauche ; MM. Yann Gaillard et Michel Bécot applaudissent aussi.