Débats à l'Assemblée nationale - 2è jour, par L., Intervenante en milieu scolaire

Sur la forme :

L’arrivée à l’AN se fait comme dans un avion : portique, déshabillage, rhabillage, papiers d’identité passés à la photocopieuse, vestiaire obligatoire... Et c’est ainsi, nus de toute technologie et après un rapide sermon plus sévère qu’à l’école (défense de parler, rire, applaudir, pleurer, se lever...) que nous pénétrons dans l’antre de la bête.

Si l’arrivée à la tribune m’a fait l’effet d’une arrivée en classe, l’hémicycle m’a donné la sensation d’une cour de récréation géante pour adulte. Ici et là, on chahute, on bavarde, on interpelle, en se faisant rappeler régulièrement à l’ordre par la maîtresse, j’ai nommé Mr le Président de séance. On lève un livre violet (le règlement) comme on lèverait le doigt pour demander la parole et on pose sur le Président des regards appuyés pour qu’il gronde les camarades dissipés. Comme à l’école, on se passe des petits mots, entre les rangs, mais comme on est chez les grands, des messieurs-dames spéciaux, dûment décorés de sautoirs dorés, ont pour mission de transporter les petits mots à leurs destinataires.

Une partie de la classe est attentive, une partie fait mine de travailler... ou pianotte sur des tablettes dont on aperçoit particulièrement bien d’en haut les couleurs de Facebook et Twitter. Eh oui, les back-stages de l’Assemblée se jouent... en ligne.

A l’Assemblée Nationale, lorsqu’on insulte un camarade, on dit d’abord « mon cher collègue ». On coupe la parole, on interpelle, on hurle s’il le faut. L’objectif étant de donner du corps au débat, du spectacle, du show. Nous sommes en direct sur LCP, nous le savons. D’un côté, on hurle des attaques, de l’autre des cris offusqués et des réponses. Une chanson des bancs de fac me revient en tête : « C’est à babord qu’on gueuleuh, qu’on gueuleuh, c’est à babord, qu’on gueule le plus fort ! - C’EST A TRIBORD, QU’ON GUEULEUH... »

Et puis Christiane Taubira prend la parole. Le calme se fait instantanément. Mais pas pour longtemps. Tout à coup, des applaudissements s’élèvent, s’étoffent, s’accordent. Et puis, on se lève, on hurle « BRAVO !!! ». On s’attendrait presque à entendre scander « UNE-AUTRE ! -UNE-AUTRE ! ».

Pour terminer, je retiendrai ce que j’appellerai l’art de la « clé de micro », véritable numéro de contorsion visant, après une intervention véhémente, à tordre violemment le cou à ce satané micro articulé qui ne saurait garder effrontément la tête haute.

 

Dans le fond :

Dans le fond, les arguments sont toujours les mêmes. Les interventions se suivent et se ressemblent, chacun choisissant ses mots pour exprimer les mêmes idées. A croire que les députés se passent leurs notes entre deux interventions.

A droite, l’argumentaire tourne sur trois paragraphes :

1)  « Le droit de l’enfant » versus « le droit à l’enfant » (NDLR : argument qui porte avec lui le lourd sous-entendu que les couples homosexuels fondant une familles le feraient en suivant une démarche égoïste, contrairement aux couples hétérosexuels qui seraient fondamentalement altruistes... voir notre argumentaire à ce sujet)

2)  L’idée que ce texte créerait une filiation fictive déconnectée de l’engendrement (NDLR : alors même que celle-ci existe déjà depuis des siècles dans le droit ne serait-ce que par la présomption de paternité ou par la PMA avec tiers donneur).

3)  Le glissement systématique vers la PMA et vers la GPA fantasmée comme en découlant nécessairement d’une règle d’égalité entre les couples d’hommes et les couples de femmes. Le gouvernement est alors accusé d’intentions cachées, de projet obscur et sournois qui serait comploté en secret. La circulaire Taubira amène de l’eau au moulin du fantasme de la GPA, si bien que certains sautent carrément les deux premiers arguments cités pour aller directement à la GPA via ce qu’on pourrait qualifier de « circulaire coupe-file ». (voir notre argumentaire à ce sujet)

Je m’interroge : pourquoi impute-t-on aux homosexuels toutes les fictions scientifiques et juridiques (GPA, PMA, filiation non biologique, adoptive) qui ont été crées pour les hétérosexuels et dont ils souhaitent simplement également bénéficier pour leurs familles ? Pourquoi s’offusque-t-on aujourd’hui de l’existence même de qu’on a crée et défendu pour d’autres hier ?
Ma réponse à cette question est l’homophobie latente qui, malgré la véhémence avec laquelle ils s’en défendent, sous-tend les raisonnements de l’opposition. Elle s’exprime simplement par la difficulté qui existe dans l’opposition à regarder le couple l’homosexuel comme égal au couple homosexuel, que la hiérarchie existe d’une manière inconsciente dans les esprits, même si celle-ci n’est pas accompagnée de rejet direct ou de haine.

A gauche, c’est la course à celui/celle qui rentrera le plus dans l’Histoire. Christiane Taubira a placé la barre très haut mardi avec son discours d’ouverture et chacun-e espère briller de sa plume. Ma palme ira probablement à Olivier Dussopt, à sa touchante humilité et à sa phrase finale affirmant à l’opposition « vous avez déjà perdu, la société a déjà changé ».

Elisabeth Guigou, très attendue, est montée à la tribune sous les ricanements de l’opposition : « Reniement ! Reniement ! » scande Hervé Mariton. Malgré l’énergie qu’elle y a mis, son intervention est tombée... à plat. Elle a, à mon sens, raté une occasion historique d’expliquer pourquoi elle a changé d’avis sur l’homoparentalité. Exposer les clés de l’évolution de son raisonnement aurait été particulièrement digne et aurait permis de prendre par la main les éventuels députés UMP qui s’opposeraient par doute plus que par principe, en déconstruisant une à une toutes leurs barrières. Quel dommage...

En somme, c’est du théâtre. Personne n’entre dans le fond du débat qui est à mon sens le suivant : en quoi un père et une mère sont-ils « complémentaires » ?
L’idée de la « complémentarité homme/femme » ne semble être rien d’autre que l’idée des rôles féminins et masculins attachés à chacun par son anatomie et ayant pour conséquence qu’une mère fait des choses qu’un père ne peut faire et vice versa. Le terme « complémentarité », c’est une manière polie de rappeler les stéréotypes sexistes et de dire « hiérarchie » entre les sexes. Derrière la « complémentarité des sexes », ce n’est rien d’autre que le patriarcat qui veille.

Je décernerai sans aucun doute la palme de l’homophobie à l’intervention de M. Azérot qui, non content d’avoir qualifié l’homosexualité de « pratique », l’invite tout simplement à rester loin de l’espace public, dans la sphère « privée », c’est à dire au placard.

Décrivant la lutte pour l’égalité des droits des populations de couleur au moment de la sortie de l’esclavage, il poursuit sa démonstration sans logique en affirmant que c’est en tant qu’homme issu d’un peuple qui a dû lutter pour l’égalité de ses droits qu’il s’engage sur le fait que l’égalité doit exister dans le respect de la différence.
Cette comparaison m’a fait l’effet de l’essai du Grand Rabbin de France : je suis toujours particulièrement touchée lorsque j’entends une personne représentant une minorité opprimée par le passé se lever avec véhémence contre l’égalité des droits entre les couples homosexuels et les couples hétérosexuels.

De ceci je retiendrai deux choses :
La première est que l’Homme n’apprend rien de l’Histoire. L’Histoire se répète et seul le visage que prend la discrimination change.
La deuxième est que l’homophobie, comme l’homosexualité, transcende tous les milieux, toutes les cultures, toutes les société. Elle peut surgir de n’importe où, disparaître là où on l’attend et nous bondir à la gorge là on pensait en être préservé-e-s.

Si je devais faire tenir ma conclusion de cette journée en une phrase, elle serait la suivante : l’homophobie est une discrimination... discriminée.

L., IMSienne (Intervenante en milieu scolaire) de l'association