Débats à l'Assemblée nationale - 9è jour, par J., membre de la Commission Communication

Jeudi, le 7 février, j'arrive in extremis à l'Assemblée nationale pour la reprise à 21h30. Après avoir fait sonner tous les détecteurs de métaux, « J'enlève mes bottes ou ce ne sera pas nécessaire ? » et montré patte blanche, j'arrive enfin dans la section réservée aux visiteurs. Je suis entourée de jeunes et jolis garçons bourgeois en couple les uns avec les autres. On est tenu à la plus grande discrétion mais je m'aperçois assez rapidement que ces derniers sont contre le mariage pour tous. J'ai du bol, on vient leur dire de ne plus laisser paraitre leurs émotions : « on ne tolère pas les expressions faciales qui laissent transparaitre un avis, une position, on se doit d'être neutre. Merci. » Mariton n'avait pas encore parlé mais j'avais autour de moi son fan club.

Il ne reste plus beaucoup de place, je cherche donc la meilleure et opte pour celle qui offre la plus belle vue sur Christiane Taubira. Normal, je suis de la Team Taubira. Tant pis si je vois mal l'opposition au projet de loi. J'étirerai le cou pour les voir s'exprimer, surtout au début, je ferai moins d'efforts au fur et à mesure que je les entends répéter, presque mot pour mot, leurs arguments pour défendre leurs amendements. Mariton, Le Fur, Poisson, Gosselin, Jacob et autres disques rayés... Car l'opposition est passée experte dans le rabâchage. Ressasser, sans s'en cacher, les mêmes arguments telle une ritournelle : « faire famille », les articles 310 et 301, les supposées inégalités entre enfants adoptés par des couples homosexuels et ceux adoptés par des parents hétérosexuels.

J'ai l'impression de tourner en rond et en rond, de revenir toujours à la case départ malgré l'heure qui tourne... les opposants me fatiguent mais ne se fatiguent pas, répéter c'est leur plaisir. Ils se lèvent, prennent parole mais leur disque est rayé et souvent il saute à la manière d'un hoquet pour gentiment engueuler un-e député-e de la majorité. Ainsi, ils amusent la galerie, s'enflamme, la majorité s'enflamme aussi pour la forme, la défense des amendements se transforme en cirque habituel. J'ai l'impression qu'ils se donnent en spectacle, qu'ils se défoulent pour la bonne forme, que c'est leur partie-répartie de plaisir, tout cela n'est qu'un jeu mais Ô combien sérieux, car l'heure est grave pour les opposants qui voient leurs amendements recevoir des avis défavorables les uns après les autres. Les disques ne sont rayés que pour retarder le vote final, l'aguille bute, on tourne en boucle mais la musique avancera sans eux.

Taubira est calme, posée, elle en impose. C'est une force tranquille. J'ai l'impression qu'elle rayonne, du moins à travers le prisme de mon admiration, de ma reconnaissance. Elle écoute l'opposition défendre leurs amendements un par un, ne s'étonne pas que Gosselin revienne sans relâche sur l'article 310, il souhaite insister « mais Madame la présidente ne semble pas vouloir m'accorder les quelques minutes qui me seraient nécessaires. » Et Taubira de répondre « vous y reviendrez à l'occasion d'un prochain amendement ». Gosselin avec espièglerie : « Madame la présidente est sévère, mais juste ». Tout le monde est amusé et c'est avec amusement même, qu'elle balaie d'un revers de la main les arguments de M. Gosselin « Vous avez décidé de camper dans le 310, vous ne voulez pas en sortir … vous vous agrippez au 310. » C'est vrai qu'il y reviendra, il l'avoue lui-même « je vous l'expliquerai à nouveau » et ça n'a pas manqué. Employant un ton très pédagogue, Taubira explique à nouveau que l'article 310 ne concerne que et uniquement les familles hétéroparentales, qu'il est inutile de s'acharner sur cet article, que si cela l'intéresse, en gros, il n'a qu'à se rapporter à l'article 358, qui lui, oui, concerne les familles homoparentales. Binet en renfort explique que l'article 310 est rendu applicable aux familles homosexuelles avec l'article 358.

Mariton aussi avait martelé à coups d'article 310 et je ne peux m'empêcher de sourire en pensant au fameux slogan « on ne ment pas aux enfants » quand à ma surprise, il déclare qu'avant, on cachait l'adoption et qu'aujourd'hui, c'est un choix ouvert pour les parents de le dire ou non (comprendre de le cacher à leur enfant) et que si les parents hétérosexuels le disaient, il pouvaient choisir le bon moment alors qu'un couple de même sexe ne pourrait pas taire le fait que son enfant est adopté et que cet enfant s'en trouverait parfaitement traumatisé. Et comme si l'hypocrisie n'avait pas d'autre fin que celle-ci, Mariton en remet une couche : « Vous créez une inégalité entre les enfants adoptés ! » Gosselin en bon copain soutien son collègue « C'est une discrimination ! » J'aime quand les opposants me parlent de discrimination...

Un autre disque rayé saute mais cette fois sur l'article 301, c'est Ollier qui sursaute sur la référence au bon père de famille : « Comment expliquer aux femmes comment elles pourront gérer leur appartement en bon père de famille ?! » provoquant ainsi un tollé général des deux côtés, opposition et majorité, avant qu'un membre de l'opposition demande à la majorité d'avoir « le bon sens paysan ! ». Taubira toujours pédagogue explique que « cette expression qui relève du droit de la propriété est étrangère au droit de la famille », que les femmes seules aussi sont confrontées à cette expression.

Breton s'y met et interroge la ministre de la famille, Bertinotti, « pour lui demander si elle considère que l'assistance médicale à la procréation est une fiction ». Laquelle répond « sur ce qui concerne directement l'objet de la loi : l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples de même sexe. Car depuis le début de nos débats, il est question de bien d'autres choses – certains ont même évoqué les 35 heures ou le libéralisme. Je ne savais pas que cette loi allait donner prétexte à refaire le monde ». Elle enchaîne avec l'expression « faire famille », pour redire qu'il existe une diversité des modèles familiaux et qu'il est nécessaire de voir la société française telle qu'elle est aujourd'hui. La même ministre rappelle qu'il ne faut pas commettre l'erreur « d'opposer filiation biologique et filiation sociale», « qu'il existe des filiations sociales qui n'ont rien à voir avec l'homosexualité... Aujourd'hui, les psychologues reconnaissent la nécessité pour l'enfant de connaître son histoire. » Sur sa lancée, elle s'adresse à Mariton : « il faudra bien à un moment donné que vous vous mettiez en cohérence avec vous-même. Vous ne pouvez pas brandir sans arrêt l'argument du droit de l'enfant et en avoir une approche à géométrie variable selon qu'il s'agit de familles homoparentales ou hétéroparentales. » Les applaudissements de la majorité font écho à mes applaudissements intérieurs.

Il va de soi que cela ne répare aucunement les disques rayés des opposants au projet de loi et voilà un sursaut de disque inattendu de Cochet qui fait son cinéma, il n'estime pas le texte à son goût et trouve scandaleux de le discuter alors qu'en tant que père et en tant que maire, il pourrait « travailler sur des sujets qui concernent les Français, c'est-à-dire le chômage » !

Je dois quitter l'Assemblée nationale avec un rire refoulé sur un vacarme qui remonte de la majorité puisque l'égalité des droits et la protection de tous les couples et de toutes les familles concernent bien les Français !