Lettre ouverte parue dans France Antilles

Les associations SOS homophobie et An Nou Allé, ainsi que Vincent McDoom, ont écrit une lettre aux chanteurs de dancehall, reggae ou ragga dont les paroles de chansons sont fréquemment homophobes. La lettre ci-dessous a été publiée par le quotidien France Antilles dans son édition du 28 novembre en Martinique et du 6 décembre en Guadeloupe.

Lettre ouverte aux chanteurs de dancehall, reggae, ragga & autres sur la convergence entre leur homophobie et le racisme qu'ils dénoncent

Mesdames,
Messieurs,

Depuis 2004, Krys, votre confrère, s'illustre par la violence sidérante de sa chanson «McDoom Dead», devenue un tube réclamé à cor et à cri par ses fans lors de ses concerts, et dont les paroles circulent abondamment sur Internet : «Brûlez tous les bisexuels, les transsexuels, les homosexuels et les travestis, de cette mission là je m'investis» ; «Coup de fusil sur les PD Clic clac boum» ; «Les PD sentent, je les tue sur un instru» ; «Ils peuvent aller dire que Krys a dit : ils méritent tous de brûler» (sic) [1].

Force est de constater que vos courants musicaux, qu'ils soient récents comme le dancehall ou plus établis comme le reggae et le ragga, s'appuient souvent sur des textes incitant au meurtre des personnes lesbiennes, gaies, bi & trans (LGBT). Cette situation est d'autant plus préoccupante que vous êtes écoutés par des jeunes dont la capacité de jugement est en formation et que vous pouvez facilement influencer, parfois jusqu'au passage à l'acte. Malheureusement, Krys n'est pas le premier d'entre vous à écrire et à interpréter des chansons homophobes (par commodité, nous utilisons ici le terme générique d'homophobie pour désigner la lesbophobie, la gaiphobie, la biphobie et la transphobie, concepts qui doivent être liés à des degrés divers à ceux de genre, de machisme et de sexisme). Admiral T, Beenie Man, Bounty Killer, Buju Banton, Capleton, D. Pleen, Lieutenant, Sizzla et Straika ont ainsi déjà été dénoncés par plusieurs associations LGBT, et plusieurs de leurs concerts annulés.

Le 15 septembre dernier, dans une émission télévisée animée par Cauet, Krys avait invoqué une «mauvaise traduction» de sa chanson écrite en créole. Dès le 19 septembre, il a dû renoncer à cette piètre échappatoire pour diffuser sur son site Internet un singulier communiqué «d'excuses» dans lequel il ne regrette rien [2]. D'échappatoire en échappatoire, il persiste et signe dans ses entretiens avec les médias en affirmant et réaffirmant que l'homophobie n'est qu'une «opinion» liée à ses «convictions religieuses». Ainsi, une nouvelle fois, la religion est instrumentalisée pour justifier la haine... Mais puisque Krys nous parle de ses convictions religieuses, nous voudrions savoir s'il est aussi prêt à vendre sa fille comme servante (comme le prescrit la Bible, Exode, chapitre XXI, verset 7)... De même, compte-t-il mettre à mort ceux qui travaillent le samedi (conformément à la Bible, Exode, XXXV, 2) ? Songe-t-il à lapider les éleveurs de mules, les collectionneurs d'orchidées ou les porteurs de sous-vêtements Damart (Lévitique, XIX, 19) ? Et que n'évoque-t-il l'adultère (Lév., XX, 10), l'inceste (idem, XX, 11 et ss.), la zoophilie (XX, 15 et 16), la possession par l'esprit d'un mort (XX, 27), le blasphème (XXIV, 16) ou le meurtre (XXIV, 21) auxquels la Bible réserve le même traitement qu'à l'homosexualité (XX, 13) ? Que ne propose-t-il, avec une même ardeur, le rétablissement de l'esclavage chaudement recommandé par le même texte (XXV, 44) ? En fait, comme d'autres parmi vous, Krys prend purement et simplement prétexte d'une homophobie qui serait intrinsèque à une certaine communauté musicale, ou à une certaine culture antillaise, pour justifier un discours de mort commercialement juteux : la «murder music». Et quand bien même pareille tendance existerait, votre responsabilité d'artiste n'est-elle pas de faire échec à la haine et de favoriser le respect mutuel entre les êtres humains ? Êtes-vous là pour flatter les bas instincts de certains de vos fans ou pour les aider à s'élever ?

Certains membres de la communauté noire arguent que celle-ci serait «mal représentée» par des personnalités comme Magloire ou Vincent McDoom. Cette opinion a d'autant moins de fondement qu'il existe d'autres personnalités noires comme Corneille, Henri Salvador, Jacob Desvarieux, Kofi Yamgnane, Marie-Josée Pérec, MC Solar, Pascal Légitimus, Soria Bonali, Thierry Henry, Yannick Noah... Dès lors, pourquoi des personnalités comme Magloire ou Vincent McDoom ne pourraient-elles pas, elles aussi, contribuer à refléter cette diversité des communautés noires et LGBT ?

Votre responsabilité personnelle est, devant l'histoire, de comprendre et de faire comprendre que le combat pour la libération des NoirEs et celui pour la libération des personnes LGBT convergent. Racisme et homophobie n’ont pour seul objet que d'attiser la concurrence et la haine entre les minorités et les groupes sociaux. C'est bien à votre responsabilité morale et historique que nous en appelons, comme à celle de vos producteurs, de vos maisons de disques, de vos points de vente, de vos tourneurs, des radios qui vous diffusent, des gérants des salles de concert où vous vous produisez... Il vous appartient de ne pas interpréter et de ne plus vendre de chansons appelant à la violence ou au meurtre. Il leur appartient d'y veiller. Et ce n'est qu'à défaut de vous voir engagés par cette responsabilité morale, personnelle et humaine, que nous serions amenés à invoquer vos responsabilités pénale et civile, engagées par la loi n°2004-1486 du 30 décembre 2004 qui punit d'un an de prison ou de 45.000 euros d’amende les auteurs de provocation à la haine, à la violence ou à la discrimination à raison de l'orientation sexuelle - les sanctionnant ainsi au même titre que les auteurs de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à raison de la race [3].

Nous restons à votre disposition pour tout complément d'information et pour tout échange consécutif à cette lettre et vous prions, Mesdames, Messieurs, d'agréer l'expression de notre parfaite considération.

SOS homophobie

AN NOU ALLÉ ! CGL Antilles-Guyane & Outre-Mer

Association des NoirEs LGBT & de leurs amiEs en France

Vincent McDoom

SOS homophobie
www.sos-homophobie.org
Ligne d'écoute anonyme : 0810 108 135 ou 01 48 06 42 41
Secrétariat presse : 06.28.32.02.50 /

AN NOU ALLÉ ! CGL Antilles-Guyane & Outre-Mer
Association des NoirEs LGBT & de leurs amiEs en France,
Pour tout renseignement : http://www.annoualle.org
Antenne Martinique/Guadeloupe/Guyane : c/o Alain Oncins
résidence Le Parc de Cluny - bâtiment Dominique n°9
97200 Fort-de-France - +596 (0) 696 948 644 (t.l.j. 19h30/21h30)

Antenne Paris Île-de-France : c/o David Auerbach Chiffrin
113 bd Voltaire - 75011 Paris - +33 (0) 612 951 621 (t.l.j. 19h30/21h30)

-=-=-

[1] «McDoom Dead» (VO, extraits) :

«Yeah ! ! Ouais ! !
Brilé tout' bisexuel transsexuel homosexuel é travèsti
Dé mision la sa mwen invèsti !
Yeah man (Jah Clean Vybz Krys dèyè mic là, pliiiit limé mic la)
An pani konbin' èvè Vincent Mc Doom coud shot anlé bati boy klik klak boom ! !
Yo ka rann' mwen alèwjik sé vré atchoum ! !»

«Mc Doom Mort» (VF, extraits) :
Brûlez tout les bisexuels, les transsexuels, les homosexuels et les travestis
De cette mission la je m'investis
Ouais man, Jah Clean Vybz (1) Krys derrière le micro, pliiiit allume le micro
J'ai pas de combine (2) avec Vincent Mc Doom, coup de fusil sur les PD klik klak boom ! !
Ils me rendent allergique c'est vrai, atchoum ! !»
http://www.lacoccinelle.net/traduction-chanson-66931-.html

«Mc Doom Est Mort» (VF intégrale) :
«Ouais ! !
Brûlez tout les bisexuels, les transsexuels, les homosexuels et les travestis
De cette mission la je m'investis
Ouais man, activ and activ Krys derrière le micro, pliiiit allume le micro
J'ai pas de combine avec Vincent Mc Doom, coup de fusil sur les PD klik klak boom ! !
Ils me rendent allergique c'est vrai, atchoum ! !
Je n'ai de combine avec aucun PD so mi sé
Bisexuel, transsexuel, de nos jours personne n'est hétérosexuel
Bisexuel, transsexuel moi même j'ai pas de combine avec les homosexuels
Tous les jours à la télé tu vois un PD différent
Ils font de la promotion de PD dans toutes les émissions
Maintenant on en a marre ! Tout les PD se sont des stars !
Arrêtez de nous faire croire que les PD c'est normal
Boom ! !
Les PD sentent, je les tues sur un instru
Depuis qu'ils sont PD c'est plus facile de trouver un job
Mais des gars ont pété leur cul pour qu'ils puissent avoir des robes
Depuis qu'ils sont travestis ! Ils ont plus de prestige
Ils peuvent allez dire que Krys a dit ! ! ils méritent tous ! ! de brûlerrrr
Je n'ai de combine avec aucun d'entre eux je les brûles tous ils disent que je suis pas tolérant»
http://www.soulrebels.org/dancehall/lyrics_mcdoom.htm

[2] Communiqué de Krys : «Je reconnais avoir écrit ce texte sur Vincent Mac Doom, il y a 3 ans. Aujourd'hui, je me rends compte de la gravité des mots que j'ai employés, et des conséquences graves qu'un tel texte pourrait engendrer. Je présente mes excuses auprès des personnes que cela a pu choquer, j'engage toutes les autres à ne pas interpréter ce texte de façon littérale. Il n'a jamais été question pour moi d'attenter à l'intégrité morale ou physique de Vincent Mac Doom, ni de qui que ce soit, quelque soit sa sexualité./ Ce titre a été créé à une époque où je n'étais pas signé en maison de production. Ecrit en créole et non commercialisé il était destiné à un public averti, habitué à écouter des sons Dancehall Hardcore./ Cela n'excuse rien, mais il faut savoir que la musique Dancehall, comme le Hip Hop, se construit parfois sur des textes de cette teneur./ Cependant, je ne voudrais pas qu'après l'écoute de ce morceau quelqu'un se fasse agresser ou même tuer. Certains appels et messages que j'ai reçus ce week-end m'ont montré que le risque était bien réel. Je n'en avais pas conscience à l'époque. Aujourd'hui, je me sens responsable vis-à-vis de mon public pour les alerter sur les dangers d'une mauvaise interprétation de ce texte./ KRYS»
http://krys-officiel.skyblog.com/

[3] Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (version consolidée au 19 avril 2006) :
http://www.annoualle.org/2006/18810729.rtf
http://www.legifrance.gouv.fr/texteconsolide/PCEAA.htm