Procès Bruno Wiel - 1er et 2e jour : La personnalité des agresseurs

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Comme annoncé par le président du jury lors de l'ouverture du procès, les premiers jours sont consacrés aux personnalités des agresseurs : Julien S., Antoine Karim S., Yohan W., David D., Haitem B. et Mamadou D. Sont d'abord entendus les quatre agresseurs de Bruno Wiel, qui avaient entre 20 et 26 ans lors des faits.

Connaître les agresseurs
Chaque prévenu est en premier lieu interrogé par le président du jury, seul à seul. Quand celui-ci a fini, les autres membres du jury peuvent prendre la parole. Puis c'est au tour des parties civiles si elles le souhaitent. L'avocat général (représentant du ministère de la justice) prend ensuite le relai, avant que l'agresseur soit, enfin, interrogé par son / sa propre avocat-e. Aux assises, c'est toujours la défense qui clôt le tour de parole. Des témoins peuvent être invités à comparaître : famille, amis, proches...
Il ne s'agit pas, ici d'avoir leur version des faits : celles-ci seront examinées dès lundi prochain. Dans ce premier temps du procès, il est question, pour le jury, de connaître les agresseurs : leur parcours familial, professionnel, scolaire, sentimental... Chaque mis en cause est donc, à tour de rôle, au centre de toutes les attentions pendant quelques heure, et tous les aspects de sa vie sont examinés avec attention. L'enjeu, pour la défense, est d'insister sur les difficultés de vie auxquelles les mis en cause ont été confrontés, pour susciter l'empathie de la cour.

Julien S.
Lorsqu'il agresse Bruno Wiel, Julien S. est sans emploi depuis deux ans, et vient de sortir de prison pour plusieurs cambriolages auxquels il a participé. Il vit chez sa mère. Son père est décédé quand il avait 17 ans, cet homme contre lequel sa mère a déposé plainte alors que Julien S. n'avait que 8 ans pour attouchements sexuels perpétrés à l'encontre de lui et sa soeur cadette, avec qui aujourd'hui il n'a quasiment plus contact (Julien S. invoque un "rejet des hommes" de sa part). Deux formations entamées, deux échecs. "Je comptais m'insérer professionnellement le plus rapidement possible, mais les portes se sont vites fermées, et ça m'a découragé." Il dit de son enfance qu'elle fut "douloureuse", et n'en retenir "aucun bon souvenir", notamment avec le comportement de son père qu'il qualifie de "pas respectable". Il se trouve que celui-ci, alcoolique et violent, n'était en réalité pas son père biologique. Il l'a découvert adolescent, a rencontré quelques fois son géniteur, mais celui-ci a aujourd'hui disparu de la circulation. Sa mère est convoquée comme témoin. "Je ne sais pas par où commencer", dit-elle, visiblement mal à l'aise, avant de parler des difficultés qu'elle a rencontrées : elle a élevé Julien S. toute seule, dit de lui qu'il était "perturbé malgré un suivi", évoque sa scolarité chaotique, parle de son ex-mari qui les battait, elle et ses enfants. Elle qualifie Julien de "taciturne, renfermé sur lui-même", les larmes aux yeux. De fait, les réponses qu'il apporte aux questions posées sont souvent courtes. Il reste en retrait, le visage sombre. A plusieurs reprises, il semble ne pas entendre les questions du président.

Antoine Karim S.
Derrière la vitre du box des accusés, Antoine Karim S. se décrit comme un grand frère qui s'est efforcé d'écarter son cadet de la cité, de lui éviter d'avoir la "même vie de merde" que lui. Il décrit un choc de cultures entre ses parents et lui, sa scolarité gâchée par la consommation de cannabis et son absentéisme, ses petits boulots, sa fascination pour l'argent facile. Lui qui avait des facilités à l'école n'a pas saisi les différentes opportunités qu'il a eues. L'école ne l'intéressait pas. L'électronique, la restauration, la mécanique ("c'est pas un métier propre"), n'ont pas abouti sur un diplôme. Son retour en filière générale ("C'était pour mon père") s'est soldé par un échec. En 2005, il décide de passer une capacité en droit, en cours du soir, tout en poursuivant ce qu'il appelle son "cocktail sexe/alcool/shit", qu'il finance par de "petits délits, petits larcins, petits trafics, petits vols". Boire et fumer lui permettent d'être dans un état second, de fuir la réalité. Pendant son audition devant la Cour, il répond assez froidement, d'une voix intelligible. Il élude ou feint de ne pas comprendre quand l'Avocat Général lui demande s'il n'est pas "dans une forme de représentation devant la cour d'Assises" notamment quand il se décrit comme un grand frère exemplaire alors qu'il menait une vie en totale opposition à l'extérieur du foyer familial. En détention, il a repris des études de droit (il est actuellement en 2ème année), travaille régulièrement au sein de la maison d'arrêt. Sa famille, qui lui rend visite plusieurs fois par semaine, ne témoigne pas au procès. Antoine Karim S. n'a pas souhaité la présence de ses proches devant la cour : "Je ne veux pas qu'ils portent le poids de mes fautes." Quand son avocate l'interroge sur son ressenti sur les violents évènements qui ont récemment frappé la communauté copte d'Egypte, dont sont issus ses parents, il fait état de son incompréhension : "Heureusement que ce droit [d'être différent] existe." L'avocate de SOS homophobie, Me Mécary, l'interroge alors : "On en pense quoi, de l'homosexualité, dans la rue, dans la cité ?". Il évoque alors "un aspect négatif", "pas un sujet pour nous, quelque chose qui n'est pas pour nous, c'est notre opposé en un sens."

David D.
David D. avait 25 ans au moment des faits. Il se faisait également appeler "Maël Saubin" ; pour lui, c'était "un surnom, une boutade", pour finalement reconnaître à demi-mots qu'il l'a également utilisé devant des juges. Orphelin de sa mère à 3 ans, il perd son père six ans plus tard. Sa belle-mère l'élève. Il se souvient d'une enfance heureuse avec son père, et celle qu'il appelle Maman et ses deux petits frères. La disparition de son père le brise. Quand sa belle-mère refait sa vie, son nouveau compagnon ne veut pas de cet enfant qui n'est pas son fils biologique. Un climat de violence s'installe dans le foyer : "il s'en prenait à Maman ; je la défendais et du coup j'en prenais aussi." C'est à cette période qu'il commence à "faire des bêtises" : vols de scooters, violences volontaires... Il n'a pas suivi ni terminé de formation, ne possède pas de diplôme. En 1998, il est envoyé chez une soeur de son père, à Nîmes. Il y reste pendant 5 ans, travaille avec son oncle dans une petite société familiale. Il rencontre une jeune femme avec qui il a une relation sentimentale durable. En 2003, son couple se défait, l'entreprise de son oncle périclite ; il rentre à Thiais retrouver sa belle-mère et ses petits frères. Il n'a pas de projet professionnel, cherche des petits boulots. C'est à cette période qu'il commence à boire : "J'ai bu pour oublier... le cannabis, c'était en même temps que je picolais. L'un n'allait pas sans l'autre." Après trois mois de "beuverie intensive", il arrête l'alcool. En 2005, il trouve un emploi dans l'hôtellerie qu'il cumule ensuite avec un deuxième contrat. En 2006, il se remet à boire ("je suis retombé dans mes travers"). Il n'arrête le cannabis qu'en 2009, en détention. Aucune des deux relations féminines qu'il a citées aux enquêteurs n'a pu être  rencontrée ("J'ai participé à une tragédie. Je ne veux pas que des gens qui m'ont connu soient interrogés par la brigade criminelle"), aucune ne viendra témoigner au procès. Il se décrit comme "très, très gentil, sympathique à la limite du naïf". Il semble conscient de la gravité de ses actes. "Je suis incarcéré depuis l'âge de 26 ans. J'ai peur pour l'avenir. Des peines importantes vont être prononcées." Il fond en larmes à l'arrivée de sa belle-mère, venue témoigner. Très émue elle aussi, elle raconte le petit garçon qu'elle a élevé, leur souffrance au décès de ce père et mari aimé, les années difficiles, violentes avec son nouveau conjoint, sa tristesse : "David a presque pris la vie de quelqu'un." Son témoignage est suivi de celui de Rudy, un des frères de David D. Il parle de son grand frère, un "très grand modèle" qui "s'est beaucoup sacrifié" pour eux mais qui portait en lui une souffrance qu'il ne voulait pas partager.

Yohan D.
Yohan D. a 22 ans lors de l'agression de Bruno Wiel. Il arrive en France à l'âge de 9 ans et vit une enfance marquée par le décès de son frère aîné et la violence d'un père alcoolique, qui battait sa femme et son fils jusqu'à son incarcération suite au viol de sa fille. Lui aussi se décrit comme quelqu'un de "trop gentil" : "Je fais des trucs pour les autres et cela se retourne contre moi à chaque fois." Sa formation en mécanique et carrosserie est avortée. "J'ai arrêté ma scolarité parce qu'on avait besoin d'argent." Sa jeunesse est ponctuée de délits (vols de scooter, vitre de voiture brisée, trafic de "yes cards"). Parallèlement, il travaille : trois ans chez Mac Do, puis livreur de plats chauds à temps partiel, puis chauffeur livreur à temps complet ; il a une petite amie pendant trois ou quatre ans, a des projets d'avenir avec elle. On le décrit comme un jeune homme calme et volontaire. Sa soeur, qui vient témoigner en fin de journée, le décrit comme un frère protecteur pour elle, pour sa mère, face aux violences de son père. Le viol dont elle a été victime a été "insupportable" pour Yohan. "Plus il voulait nous protéger, plus mon père était violent." Quand l'avocat général interroge Yohan D. sur les homosexuels, il indique qu'il en connaît deux ou trois et qu'il s'entend bien avec eux... Son avocate lui demande de parler de son père ; il raconte de nouveau l'alcool au quotidien, la violence. Il se cache pour pleurer puis rappelle : "J'ai l'image d'un homme violent, qui ne m'a rien donné." Antoine Karim S. demande la parole ; il indique que c'est lui qui était à l'initiative des petits larcins, des vols, de l'achat d'une machine permettant de fabriquer des « yes cards »... Yohan D. demande à pouvoir s'adresser à Bruno Wiel : "Je regrette cette violence gratuite. C'est l'alcool. Je demande pas votre pardon. J'ai entendu dire que vous avez tout oublié. On va faire notre possible pour qu'en sortant d'ici... On est là... Je regrette. Je m'excuse."

Bruno Wiel se lève alors, et sort de la salle d'audiences pendant quelques instants.

A suivre : la personnalité des deux autres prévenus, qui ont agressé Maurice T. et Timothy H.