Débats à l'Assemblée nationale : témoignages de membres

Des bénévoles de SOS homophobie se relaient pour suivre les débats depuis l'Assemblée Nationale. Retrouvez ici leurs témoignages, qui ne se veulent pas journalistiques, de nombreux médias rendant déjà compte des débats, pour certains en temps réel.

Débats à l'Assemblée nationale - 10è jour, 1ère partie, par M., administrateur

09h00 – Les députés ayant « travaillé» jusqu’à 4h00 du matin, la séance du 7.02.13 ne commencera qu’à 10h00.

Après avoir été dépouillé de tous mes outils de travail à l’exception d’un stylo et d’une feuille de papier, j’ai le droit d’accéder à la galerie de visiteurs après qu’un huissier m’ait rappelé les consignes : « silence absolu dans les rangs ». Sentiment étrange d’avoir plus l’impression de rentrer dans une prison que dans une enceinte parlementaire. On se méfie donc tant du Peuple pour lui interdire toute expression !

Il est 10h00 à l’AN, mais la fausse lumière de la verrière ne permet pas de voir l’évolution de la journée. La discussion est ouverte sur l’article 4B, l’article 4 ayant été approuvé tôt ce matin.

Il est 13h00, il y a toujours la même lumière artificielle à l’AN et la présidente commet plusieurs lapsus, elle incrimine l’hypoglycémie. Suspension de la séance. Nous sommes toujours à l’article 4 bis qui paraît-il n’est un pur article technique. Le débat tourne essentiellement autour de la famille, de la filiation, de l’homoparentalité, de la GPA et PMA et finalement peu autour du mariage. Un député fait sortir l’assemblée de son calme par le lien qu’il fait entre mafia, trafic d’enfants et couples homosexuels : D. Douillet !

Il est 15h00, j’ai craqué, je ne suis pas retourné à l’AN, je suis le débat de mon bureau sur mon ordinateur. La routine s’est installée. Les arguments de l’opposition tournent en boucle essentiellement présentés par MM Mariton, Le Fur, Poisson et Breton. Ils ferraillent depuis 5 heures avec les rapporteurs et parfois les ministres (Taubira et Bertinotti). La seule députée de la majorité à prendre la parole, parfois, est Mme Buffet. Silence radio dans les rangs du PS !

Il est 17h20 – Enfin l’article 4 bis est approuvé - suspension de séance. Reprise par le 13 bis, pas compris la logique... Aurais-je somnolé ? Pourquoi les députés débattent-ils de l’homosexualité des agriculteurs et de la politique agricole ?

Il est 20h00. Suspension de la retransmission vidéo. Prochaine séance à 21h30...

Je ressors assez interrogatif sur le fonctionnement de la démocratie parlementaire à la française. Sur la centaine d’amendements présentés par l’opposition dans la journée, un seul aura été voté à l’unanimité (un point minime de rédaction) de ce qui a donné lieu à un échange d’amabilité entre M. Mariton et Mme Taubira, tous les autres seront rejetés.

Débats à l'Assemblée nationale - 7è jour, par D., membre du Groupe Relations Institutionnelles

La Sonnerie retenti, stridente. C’est l’heure, les débats vont reprendre. Comme à l’école, la cloche signale aux députés qu’il est temps de regagner leur place.
Comme à l’école, certains sont déjà assis, studieusement, pendant que d’autres trainent la pate, chahutent. Les vieux de la vieille, les Copé et autre Glavany.
Entrée du président, qui demande le silence.

Lundi 4 février, 7ème jour des débats sur le mariage pour tous.
Je suis venue prendre une leçon de démocratie. Je vais en apprendre bien d’avantage. Sur la mauvaise foi, l’art de l’obstruction, la méconnaissance de notre vie, la peur de l’autre mais aussi parfois sur la dignité et l’intelligence humaine.
L’assemblée se veut représentative. Elle l’est. Je pensais venir assister à une leçon de politique. C’est l’école de la vie.

21h30 : Les rangs de l’assemblée sont clairsemés, mais la majorité joue le jeu, et s’impose en nombre. Bonne nouvelle.
Vote de l’article 4, qui à l'origine, dressait une longue liste des dispositions du Code civil où «père» et «mère» disparaissaient au profit de «parents». Le 1er vote de ce soir regroupe 184 amendements. De quoi bien ralentir les débats. En 2h, ce ne seront pas mois de 36 députés qui vont exposer leur opposition à cet article majeur.

Voilà, les grandes lignes de ce cours magistral :

Leçon n°1 : l’inquiétude inquiétante
M. Gibbes, très inquiet pour les enfants, et au vue des études effectuées notamment par des pédopsychiatres demande l’application d’un « principe de précaution » pour protéger les enfants. Je suis tentée de lui suggérer l’obligation de porter une étiquette « Sans OGM, 100% enfants d’hétéro »...

Leçon n°2 : à quoi sert un homosexuel
M. Dhuicq nous apprend que les homosexuels sont très utiles car ils ont « une fonction sociale de transgression ». Fonction selon lui lui très respectable et nécessaire à la société. ... Mais finalement assez incompatible avec des valeurs éducatives, c’est ca M. Dhuicq ?

Leçon n°3 : le réveil de la gentille France contre les progressistes
Envolée lyrique de M. Tardy qui revient sur le succès selon lui des manifestations anti-mariage, manifestations « de la gentille France familiale, la France des taiseux, la France qui ne fait pas de bruit, la France bien élevée qui ne veut pas déranger, celle qui bosse et paye ses impôts sans moufter, celle qui n’a jamais commis de plus gros délit que de dépasser le temps imparti par un horodateur,.... Il faut se méfier, chers collègues, de la France bien élevée et de son côté DIESEL : un peu longue à chauffer mais qui, lorsqu’elle est lancée – un peu comme les députés dans cet hémicycle – est increvable. » Alors là j’en ai appris beaucoup sur moi et mes concitoyens qui ont défilé dans l’autre manif... nous serions donc l’opposé de cette France Diesel. Mais c’est pas un peu polluant le Diesel ?

Leçon n°4 : de l’utilisation des petites phrases assassines
Où l’opposition fait mouche, morceaux choisis :
Avec cette loi, « vous portez le testament de la famille française, qui constitue la colonne vertébrale de notre société» (M. de Rocca Serra)
Elle « est une entreprise de démolition de notre code civil et donc de notre société » (M. Schneider)
« Le mariage est devenu un bien de consommation », (M. Hetzel)
« Un homme et une femme, ce n’est pas pareil » (Merci Mme Poletti)
C’est « un écran de fumée pour cachée la crise » (M. Vigier)
« Vous êtes en train de tuer nos valeurs, notre culture, notre histoire, et de déstructurer notre société. C’est une folie », (M. Vigier encore)
« L’enfant devient SDF, sans domicile filiatif» (M. Lellouche)

Leçon n°5 : Petite leçon de féminisme avec Mme Grosskost
Sur la prétendue suppression du mot « mère » : « Est-ce là un progrès pour nous, les femmes ? Est-ce pour un tel résultat que nous sommes battues sur tous les bancs ? À présent, mesdames, nous sommes asexuées dans le code civil. »
Jolie réplique de M. Glavany : « Vous confondez la gauche et la droite, madame Grosskost, vous êtes asexuée politiquement ! » Qui en retour ce fait traiter « d’Hétérophobe »...

Leçon n°6 : Leçon d’histoire, leçon d’espoir
Par le député de la majorité M. Coronado
« En 1998, lors du débat sur le Pacs, des membres de l’opposition comparaient les couples de même sexe à des animaux de compagnie. Des membres de l’opposition proposaient même de les stériliser ! Aujourd’hui, vous ne faites qu’une proposition : le refus de l’égalité des droits. Je crois qu’on avance, chers collègues ! »

...Après 36 interventions, une colère juste de Christiane Taubira suite à la référence aux triangle rose, place au vote.
1 seul vote pour ces 184 amendements.
Rejeté à 200 voix contre 119.

Doucement, lentement, laborieusement avec beaucoup de démagogie, d’amalgames et de peurs infondées, l’égalité trace son chemin sur les bancs de l’Assemblée.
C’est une belle leçon. J’espère juste que la France aura une bonne note à l’examen final.

Débats à l'Assemblée nationale - 5è jour, par P., membre du Groupe Relations Institutionnelles

Samedi, jour de mariage. Et même à l’Assemblée, qui poursuit ce week-end les débats sur le mariage pour tous. Aujourd’hui au programme : le mariage entre personnes de nationalités différentes, la clause de conscience, l’équilibre entre mariage religieux et mariage civil et la protection de l’enfant.
Deux équipes s’affrontent sans faiblir au long du marathon qui commence dès dix heures le matin et s’étire tard dans la nuit. Les titulaires jouent, une poignée de députés de chaque côté mobilisés sur le sujet sous l’œil de leurs capitaines (Mariton à droite, Binet à gauche). Les remplaçants, sur les bancs, écoutent, regardent, applaudissent, huent… et votent. Les équipes sont inégalement mixtes, inégalement représentatives – la faute à la parité ! Du perchoir l’arbitre distribue cartons jaunes et temps morts.
Dans le stade civique, le public doit se tenir tranquille et ce sont les joueurs qui s’expriment. Chaque camp a sa stratégie : multiplier les déclarations similaires et répéter les mêmes questions hors-champ d’un côté, défendre le projet en en faisant et en disant le moins possible de l’autre. Il faut de l’endurance, de la patience. On se passe le témoin des arguments pour relayer les points de vue de son camp. On fait compétition de bons mots, de phrases-choc, de citations. Après le vote, on annonce le score et on s’applaudit. Le terrain est vaste et il y a beaucoup à voir.

Première mi-temps

La question du mariage entre français et ressortissants étrangers remue les vieilles obsessions de la droite. Comme le dit Marie-Georges Buffet, « la peur de l’homosexuel étranger s’ajoute à votre peur de l’étranger. » L’ouverture du mariage aux couples de même sexe permettrait à des homosexuels de se marier, même si l’un d’eux vient d’ailleurs et même si les deux viennent d’ailleurs, sous condition de résidence. Il n’en faut pas plus pour convoquer les images « d’asile conjugal », de « tourisme nuptial », de « Las Vegas du mariage gay » ! L’intervention d’Olivier Dussopt vient rappeler que les hétérosexuels ne sont discriminés nulle part en tant qu’hétérosexuels. « La peur des chars russes est remplacée par la peur des chars de la Gay Pride ! », s’exclame-t-il sous les huées.
A midi et demi le tour des amendements à l’article premier est terminé. On peut donc voter l’article en entier, celui qui commence ainsi : « Le mariage est contracté par deux personnes de sexe différent ou de même sexe. » Corinne Narassiguin parle de « vote historique », rappelle la conviction et l’enthousiasme de la majorité. Standing ovation pour Taubira qui redit sa fierté du projet. Le président annonce le vote. « Scrutin ouvert, scrutin clos. » Il annonce le résultat : 249 pour, 97 contre. La majorité, debout, scande : « Egalité ! Egalité ! » La première pierre est posée. Egalité 1 – Discrimination 0.

Temps Mort

Les médias ont déjà repris la nouvelle du vote de l’article 1 tandis que sous un ciel changeant des supporters arrivent pour une énième « Manif pour tous », avec leurs fanions Papa-Maman.

Deuxième mi-temps

Et un moment exceptionnel ! Un amendement voté à l’unanimité : la permission de se marier dans la commune de ses parents si on le souhaite – pratique répandue dont le législateur prend acte. On est bien dans un débat sur le mariage pour tous.
S’ensuit une phase houleuse autour de l’amendement proposé par un député PRG (donc de la majorité), Alain Tourret, pour introduire le caractère républicain du mariage dans le Code civil. La droite se drape dans sa dignité. « Vous insinuez que nous ne sommes pas républicains », Christian Jacob s’enflamme, le volume monte, aux cris s’ajoutent les gestes accusateurs, le président annonce une suspension et on assiste à un fight de calvities grisonnantes au centre de l’hémicycle.
Le reste de l’après-midi est consacré aux amendements de conscience, c’est-à-dire à la fameuse clause de conscience promise par François Hollande aux maires de France lors de leur congrès annuel. Ça occupera les discussions jusqu’au soir, autour d’un petit groupe de mêmes députés qui se succèdent au micro pour répéter des arguments similaires. C’est de la procédure, de l’obstruction, du temps gagné pour repousser quelque chose qui va de toute façon se produire. Il faut dire que la déclaration du Président de la République au congrès de l’AMF est du pain béni pour l’opposition, qui se gargarise de sarcasmes pro-Hollande, parodie le « Moi président » du candidat Hollande, soulignant sa « duplicité » et son reniement sous la pression « d’une inter-LGBT courroucée ».
Au cours de ces discussions on comprend deux choses : la puissance des maires et le problème du cumul, nombre de ces députés étant députés-maires et fiers de l’être. La majorité va « contraindre des élus », « les maires n’ont pas moins de droit que les autres », entend-t-on. « Vous méprisez les maires ! », hurle Sylvain Berrios depuis son siège – il a fait la manif pour tous. On comprend surtout la répulsion qu’inspire à certains l’union de deux personnes du même sexe pour qu’ils passent si longtemps à imaginer des dispositifs d’y échapper. Verra-t-on des maires de droite célébrer des mariages gays avec des masques à gaz et des gants chirurgicaux ? Il n’est plus question de couples ni d’égalité mais de pouvoir et de prérogatives. Le débat s’est fait narcissique, auto-référentiel.
De la conscience on en arrive aux questions plus larges. L’argument-matraque de l’après-midi est lancé : PMA et GPA. Deux rounds de « dérive vertigineuse », de « viol des consciences », de « promotion de l’esclavagisme corporel ». A la question répétée « Préparez-vous un texte sur la PMA dans le code de la famille ? », la même réponse est opposée par le gouvernement : c’est hors-sujet. C’est bien le problème de cette journée, on tourne autour du pot, on ne parle jamais vraiment du contenu.
En réalité le texte de l’amendement dit clairement ce que les députés ne disent pas tout haut. « Cette clause de conscience permettrait aux maires de ne pas cautionner les dispositions idéologiques qu’ils ne partagent pas, telles que la théorie du genre, la négation de l’altérité sexuelle et de la filiation biologique, la violation du droit à l’enfant à avoir un père et une mère. » C’est limpide.

Arrêts de jeu

A 21h30 les débats reprennent et dans l’hémicycle on n’a pas déserté. Après quelques discussions sur l’équilibre entre mariage religieux et mariage civil, assez rapides et qui renforcent la prééminence du mariage civil pour obtenir des droits et sécuriser les unions, on en vient à la question de l’intérêt de l’enfant. Question cruciale, bien entendu, mais qui ne figure pas dans le texte dont on débat aujourd’hui.
La Mariton-team assène qu’avoir un père et une mère, c’est vraiment la panacée. On est dans la biologie toute-puissante aux relents patriarcaux. Plusieurs soulignent, tiens donc, le rôle particulièrement important de la mère lors des premières années de l’enfant. Réaction d’une dame derrière moi : « Ben avec deux mères, ça ira alors. » A coup de rapports d’experts et d’extraits soigneusement choisis de conventions européennes ou internationales sur le droit de l’enfant, l’opposition enfonce le clou d’une vision normative de la famille. Lorsqu’Elisabeth Pochon s’indigne que la droite dénie « aux homosexuels le droit d’aimer et d’élever un enfant », celle-ci crie en bande : « Heureusement ! »
Le constat du rapporteur Binet est juste mais amer : « Nous ne partageons pas la même vison de l’intérêt de l’enfant ». Taubira reprend : « Nous sommes très attentifs à l’intérêt de l’enfant. Avoir un père et une mère n’est pas une condition de réussite ou d’épanouissement. » En effet, ça se saurait.

Si le match semble joué d’avance, les opposants mettent toutes leurs forces à ne pas entrer dans l’avenir, à ne pas accompagner une société qui existe déjà. Cela s’appelle la forclusion, et c’est un mot que j’ai appris au cours de cette journée à l’Assemblée nationale grâce au député Nicolas Dhuicq (UMP). Il évoquait la « forclusion du nom du père » en même temps que « le vent de psychose que le gouvernement fait souffler sur la France. » La forclusion, c’est l’exclusion forcée. C’est exactement ce dont les couples homosexuels sont victimes en ne pouvant pas se marier. C’est aussi en psychanalyse un mécanisme de rejet de certaines représentations, tant elles sont insupportables à intégrer. Alors, qui est psychotique ?

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