Edito

Une société à deux visages

Que d'événements avons-nous vécus depuis la sortie de notre dernier Rapport ! L'année 2004 restera assurément marquée dans nos mémoires : tout d'abord par l'agression sauvage subie par Sébastien Nouchet. Son sort nous a toutes et tous particulièrement émus, outrés, horrifiés, révoltés. Son agression a soulevé des protestations unanimes au sein de la société française. Ses blessures ont permis de parler, enfin, de celles vécues quotidiennement par les autres victimes de l'homophobie en France et ne l'oublions pas, dans le monde entier. Nos élus ne pouvaient que suivre, et ils ont suivi, du moins jusqu'à un certain point, les attentes des homosexuels mais aussi d'une part non négligeable des Français. Promis peu de temps après la médiatisation de la souffrance de Sébastien et de sa famille, le dispositif législatif permettant enfin de considérer l'homophobie au même niveau que les autres discriminations a suivi un parcours chaotique. Il a fallu presque une année et l'utilisation de chemins détournés pour qu'un texte pénalisant l'injure homophobe soit enfin voté. Dans bien des milieux, on n'en voulait plus de ce texte ! Comment, on allait empêcher les comiques d'exercer leur art ? De quoi allait-on pouvoir rire si on ne le pouvait plus au sujet des lesbiennes et des gays ? Quelle liberté allait-il rester à la presse et aux journalistes si on ne pouvait plus stigmatiser les homosexuels ? Car il y a une homophobie qu'on refuse ouvertement et officiellement : celle qui fait qu'on brûle, qu'on tue, qu'on agresse... par contre on n'imagine pas renoncer aux blagues graveleuses, celles qui humilient, celles qui permettent d'affirmer et de réaffirmer la "supériorité" de l'hétérosexualité. Et pourtant n'est-ce pas cette homophobie banalisée, culturelle, parfois même institutionnelle qui alimente cette hiérarchisation des orientations sexuelles ? Les homophobes ne sont-ils pas confortés dans leur haine et leur mépris par une société qui ne reconnaît toujours pas des femmes et des hommes comme citoyens à part entière parce qu'ils sont différents.

Toute cette année a été marquée par des oppositions répétées à la reconnaissance de l'égalité entre les orientations sexuelles : mariage de Bègles, propos du député Vanneste devant l'Assemblée nationale, refus par le Ministère de l'Education Nationale d'agrémenter des associations LGBT... Un sondage publié dans le magazine Têtu a mis en avant le fait que près du tiers des Français considèrent normal que les homosexuels n'aient pas les mêmes droits que les hétéros. Plus récemment, au début de l'année 2005, le fait que Nicolas Sarkozy, président de l'UMP, ait refusé d'exclure Christian Vanneste de son mouvement, est également représentatif de la tolérance qui est faite aux homophobes. On s'insurge, on proteste, on semble scandalisé, on va même jusqu'à condamner mais finalement on pardonne aux homophobes. Et tant pis pour les victimes, pour les personnes directement ou indirectement concernées par ces propos, par ces discriminations. Et pourtant c'est bien cette tolérance qui apporte aux Vanneste et consorts cette impunité, cette assurance qu'ils pourront continuer leurs appels à la haine en toute quiétude. Sur Internet, sur notre ligne d'écoute, les victimes et témoins nous font partager des situations, des propos, des discriminations, des agressions physiques homophobes qui perdurent. L'homophobie continue, et elle fait toujours autant de mal.

Nous croyons fermement qu'au cadre dressé par la loi doit être associée une politique ambitieuse de prévention des discriminations, et plus particulièrement de l'homophobie. Sans les associations LGBT, évidemment tout particulièrement sensibilisées à ces sujets, rien n'allant dans ce sens ne serait entrepris. À nous donc de démarcher les établissements scolaires, de proposer nos modules et autres mallettes de sensibilisation. À nous, associations, de dénoncer encore et toujours le plus fort possible les attitudes et propos homophobes remarqués dès le plus jeune âge, mais également dans le "monde" des adultes.

Nous sommes toujours interpellés lorsque nous nous rendons dans des collèges ou des lycées rencontrer des jeunes. Si la majeure partie des élèves reste polie, semble ouverte aux différences, il se trouve toujours deux ou trois élèves qui tiennent des propos d'un autre temps, véhiculant des idées d'exclusion, de haine, de mépris. À l'époque de notre propre adolescence, conscients ou pas de notre orientation sexuelle, nous avions parfois ressenti cette homophobie. Personne n'abordait ces sujets pendant les cours et c'était considéré comme normal. La situation reste inchangée. Les programmes scolaires n'abordent toujours pas ces questions, aucune sensibilisation des élèves n'est faite, tant pis pour celles et ceux qui sont mis à l'écart. Dans l'entreprise, dans la vie quotidienne, dans le monde sportif, dans le milieu familial, c'est souvent la même chose. Les jeunes homophobes ont grandi. Certains revendiquent toujours ouvertement leur rejet, d'autres ont évolué, se sont ouverts aux autres. D'autres encore se sont apparemment assagis, affichant une certaine tolérance. On aime bien les homos, mais tant qu'ils correspondent aux stéréotypes qui plaisent, qui amusent, qui rassurent. Par contre un incident sans aucun rapport avec l'orientation sexuelle peut faire ressortir toute l'homophobie qui semblait disparue. Des relations de voisinage qui semblaient détendues tournent ainsi au harcèlement homophobe quotidien. Les charmants garçons biens sous tous rapports deviennent après une soirée trop bruyante le "couple de pédés" indésirable qu'il faut chasser au plus vite. C'est donc dès le plus jeune âge qu'il faut sensibiliser, éduquer, ouvrir les esprits. La lutte contre les discriminations, quelles qu'elles soient, doit se faire sans aucune concession. Les discriminations homophobes ne doivent plus être considérées comme mineures. Nous appelons les pouvoirs publics à s'associer, enfin, avec force à notre combat pour plus de justice, d'égalité, de respect. L'homophobie, ça suffit !

Laure Lagardère (Vice-Présidente) et Ronan Rosec (Président)