Editorial

Quinze ans. Cela fait quinze ans que SOS homophobie publie son Rapport annuel sur l'homophobie. Voit-on des évolutions, de grands changements, une baisse du nombre de témoignages ? Hélas non : les rapports de notre association se suivent et se ressemblent. Pire : après une stagnation du nombre de témoignages (autour de 1300) les cinq dernières années, 2010 marque un triste record : nous en avons reçu près de 1 500. Les grands domaines dans lesquels l'homophobie et la transphobie s'expriment sont encore au rendez-vous : Internet est en tête, suivi de près par les discriminations et les violences dans des lieux publics, au travail, dans le voisinage, dans la famille et l'entourage proche.

Internet agit ainsi comme le miroir du monde réel. Mais un miroir grossissant : la libération de la parole s'y double d'une plus grande facilité des injures, et d'un sentiment d'impunité qui ferait oublier à leurs auteurs et aux responsables des sites les lois pourtant bien connues dans la vie réelle. Tous n'ont cependant pas besoin de se réfugier derrière leur écran d'ordinateur pour afficher leur haine des personnes trans et homosexuelles. Ainsi, le nombre de cas qui nous ont été signalés dans les lieux publics en 2010 a augmenté de façon significative, plus rapidement que le reste des témoignages (+ 43 %), en particulier au sein des témoignages de femmes. L'injure se fait directe, personnelle. La haine des agresseurs s'exprime à haute voix, plus fort et plus violente. De fait, les agressions physiques rapportées cette année ont considérablement augmenté par rapport à l'année dernière : 88 cas en 2009, 141 en 2010. Ainsi, contre l'idée que l'ensemble de la société française devient de plus en plus ouverte à la diversité, un noyau dur d'homophobie persiste.

SOS homophobie écoute, renseigne et, quand elle le peut, accompagne les victimes. Aussi avons-nous étendu les horaires de notre ligne d'écoute, ouverte 24 heures par semaine depuis le 1er février 2011, afin d'être toujours plus présent-e-s. Mais ces témoignages prouvent, encore une fois, la nécessité impérieuse d'agir en amont pour prévenir les violences homophobes et transphobes : à l'école, auprès des professionnels, auprès des adolescent-e-s ou lors d'événements publics. Chaque occasion de déconstruire les clichés et les idées reçues, de faire prendre conscience de la gravité des propos homophobes et transphobes et d'améliorer les conditions de vie des personnes lesbiennes, gays, bi et trans (LGBT) doit être saisie. Il est désolant de voir, encore cette année, à quel point ce sont les associations qui se mobilisent, en lieu et place des pouvoirs publics.

Car si le travail de certaines collectivités locales est remarquable et salué par les acteurs de terrain, il s'agit systématiquement d'actions isolées. Elles ne sont jamais liées à une politique nationale plus globale. Il faut voir le mépris et le désintérêt affichés des institutions étatiques, gouvernementales et parlementaires face aux difficultés que rencontrent les personnes LGBT dans leur vie quotidienne. Tout se passe comme si les hommes et femmes qui dirigent la France niaient que plusieurs millions de personnes sont condamnées au silence, à l'inégalité, au rejet, à l'hostilité. Comme s'ils et elles ne savaient pas que ce qui est à l'origine de ces comportements, c'est l'idée par trop ancrée dans l'inconscient collectif que l'homosexualité est inférieure à l'hétérosexualité. Une façon de nourrir cette hiérarchie entre les orientations sexuelles, c'est de ne pas leur accorder les mêmes droits.

Jugé-e-s inférieur-e-s dans la vie quotidienne, les homosexuel-le-s et trans sont en plus des citoyen-ne-s de seconde zone. C'est ainsi qu'à un an de l'élection présidentielle résonne plus fort que jamais le lien entre l'inégalité des droits et l'homophobie et la transphobie quotidiennes. Aussi SOS homophobie compte-t-elle peser de tout son poids dans le débat public au cours des mois à venir, pour que la lutte contre les discriminations et pour le vivre-ensemble soit au cœur des projets politiques des candidat-e-s, et ne se cantonne pas à des promesses annexes qui n'engageront que ceux qui les croiront. Pour que le prochain mandat présidentiel, quelle que soit sa couleur politique, soit celui qui mettra résolument fin à une injustice qui dure depuis plusieurs décennies.

Bartholomé Girard, président
Marion Le Moine, vice-présidente
Michel Duvail, vice-président