La parole à Federico Dainin Joko Procopio, moine bouddhiste et zen

Je suis enfant d’une mère Catholique et d’un père Juif. J’ai grandi en célébrant shabbat le vendredi soir et en allant à la messe, en enfant de chœur dévoué, le dimanche matin. Mes parents ne nous ont pas imposé une voie plutôt qu’une autre. Nous étions une fratrie de 4 et nous avons grandi bercés dans la paix, l’harmonie et la sagesse de ces deux traditions religieuses et culturelles.

A l’âge de 9 ans j’ai découvert Saint François d’Assise au catéchisme ; j’en ai été bouleversé. Ce personnage bâtisseur d’amour et de paix, amoureux du cosmos, amoureux des hommes, devint alors mon ami intime spirituel. Un exemple de vie. Mais l’austérité de la vie franciscaine ne m’était point accessible à ce jeune âge. Je rentrais au petit séminaire porté par l’idéal franciscain de paix et d’amour universel à l’age de 10 ans.

Je pense qu’enfant, j’étais traversé par une élévation mystique, cette sensibilité à la beauté du monde te à la profondeur de l’homme dont seuls les enfants sont capables. Les enfants, ainsi que les grandes personnes qui n’oublient pas leur coeur d’enfant.

J’ai poursuivi mon chemin spirituel, et mes études profanes au séminaire puis je fis le choix de rentrer dans un monastère bénédictin à l’âge de 16 ans. La vie bénédictine m’avait séduit par cet esprit du « vivre à Dieu seul » dans l’étude, le silence et la beauté de la liturgie.

Si mon amour pour le Christ, mon désir de Dieu, mon aspiration à une vie spirituelle offerte et radiante de paix, grandissaient avec moi, la réalité d’une institution aigrie, souvent névrosée, dure, humiliante, discriminante et bien souvent hypocrite, vinrent très vite éteindre mon enthousiasme et ternir mon coeur d’enfant.

Je traversais la nuit atroce des stigmates formelles, du rebut, du poids du péché, de cette image qu’on me rendait de moi sale, souillé par mes désirs, lorsque à 15 ans je pris conscience de mon homosexualité.

Pourtant. Pourtant mes premières aventures sexuelles eurent lieu au séminaire puis au monastère, notamment avec mon premier maitre de noviciat qui fut mon amant et mon premier merveilleux amour. J’avais 16 ans. Il en avait 40. IL sera mon premier amour jusqu’à mon dernier souffle. Le soir après l’office de complies, nous nous retrouvions dans sa cellule, nous mettions son matelas à terre et après l’amour nous nous endormions l’un contre l’autre. A cet amour des sens s’ajoutait notre lien spirituel notre amour de l’Evangile, de la liturgie et de la beauté du monde. Nous étions un.

Mais nous étions sales, nuisibles, nous étions péché.

Ce n’est qu’après de longues années que je compris qu’en réalité nous étions trop purs et trop beaux dans notre amour si gênant pour cette institution cachotière et dogmatique par apparat.

A 21 je fis un voyage. L’inde. La terre des Bouddhas.

C’est un matin d’automne lorsque je me trouvais face à un moine tibétain du monastère qui m’hébergeait que la douleur surgit visible dans mes yeux. La douleur de celui à qui on interdit d’aimer. La douleur de celui dont on pointe l’amour du doigt le calomniant de souillure ; la douleur de celui qui a tant aimé un Dieu d’amour, un Dieu qui de son amour n’en veux pas.

Je me souvins de ces mots tranchants de François d’Assise :  « Je pleure, car l’amour n’est pas aimé »….

Le vieux moine tibétain questionna ma mine triste, lourde, accablée par le poids de la honte que ces hommes de Dieu m’avaient infligé.

Je répondis honteux : « Oui je suis malheureux. Je suis homosexuel . »

Et alors même qu’il me tournait le dos pour me préparer un thé, à mes mots il éclatât de rire s’exclamant: « Ceci est ta souffrance ? hahaha ! bien, dis moi, veux tu du sucre dans ton thé ? ». Il se retourna et ajouta : « Il n’est pas d’homme qui ne soit pas un Bouddha merveilleux. Il n’est pas d’amour qui ne soit pas merveille. »

En un instant, un seul, les cages de mes jours furent brisées. Les chaînes de ce que je suis devinrent rubans de liberté, drapeaux de prières ouverts aux vents de l’existence.

Je quittais ma mère l’Eglise sans jamais cesser d’en aimer profondément le message évangélique d’espérance et de liberté. Je quittais aussi l’image de l’homme pécheur, sale et soumis, pour embrasser pour toujours celle de l’homme comme l’une des plus belles expressions de la vie, l’homme cet être profondément et merveilleusement beau et bon.

C’est ce jour là , il y a déjà 20 ans, que j’ai commencé à pratiquer le bouddhisme.
Au fur et à mesure de ces années de pratique mon engagement s’est enraciné, j’ai reçu l’ordination de moine séculier, puis, il y a quelques années, la transmission de Maitre Zen.

En 2006 mon compagnon et moi même, en présence de l’enfant que nous élevions, nous avons été mariés par mon maitre zen. Ce fut l’une des toutes premières unions religieuses célébrées entre personnes de même sexe en France. Je touchais du doigt et dans ma chair l’importance de pouvoir célébrer notre amour au milieu de nos proches.

Ce combat qui était le mien, intérieur et personnel devint alors mon combat tout court. Un combat paisible et libre.

Dans le Bouddhisme il n’y a pas d’autorité morale imposée sur les pratiquants. La sphère privée est protégée et l’homme n’est pas réduit à ses organes reproducteurs.

La Voie Bouddhique est une voie qui unifie la présence de l’homme entre ses actes et ses conséquences. Là réside sa grande liberté.

Combien de fois on m’a par à priori accusé d’être forcément un mauvais père car je suis homosexuel. Et portant combien d’enfants abandonnés et meurtris vivent dans des familles dites normales.

L’être humain est une éclosion merveilleuse de l’énergie cosmique.

Je milite depuis toujours pour que l’on cesse de réduire l’humanité à des orientations sexuelles ou une hiérarchie de statuts sociaux. L’être humain est tellement merveilleux. Si vous vous arrêtez, vous qui discriminez, vous qui humiliez et jugez les différences d’autrui, si vous vous arrêtez, si vous contemplez votre vie, si vous posez votre regard sur le monde sincèrement vous verrez ô combien ce monde est riche parce que tissé de différences.

Ce que nous appelons la norme est une illusion. Puisque cette norme est purement subjective.

Mon coeur a tellement été meurtri du fait que bien souvent les religions soient les premiers véhicules de haine et de discrimination. Et je veux dans ce monde être une présence, parmi tant d’autres, qui célèbre la vie, l’amour, quels qu’ils soient.

Tous les êtres, de par leur nature profonde, aspirent à s’élever spirituellement, il est temps aujourd’hui que la religion ne soit pas synonyme d’homophobie. Cela fait 5 ans que je célèbre régulièrement des mariages bouddhistes entre garçon ou entre filles. Pour certain cela paraît extraordinaire, ou étrange, ou « pas normal », ou encore surprenant.

Ma ce qui est extraordinaire en réalité est la capacité de l’être humain d’aimer, d’offrir sa vie à un autre être comme le plus beau présent de l’existence.
Ce qui est étrange c’est que les religions aient pris leurs Dieux en otage de propos contradictoires et antinomiques avec le contenu même des Révélations spirituelles.
Ce qui n’est pas normal est qu’un homosexuel, une lesbienne, un trans, un bisexuel puissent se voir évincés d’une pratique religieuse uniquement à cause de leur orientation sexuelle.

Ce qui serait surprenant c’est que l’on continue à considérer qu’il y a un amour de première et de deuxième catégorie ; une forme d’amour plus belle qu’une autre, plus digne ou plus  « normale »….

Il y a trois ans, à l’école, mon fils se disputait avec un camarade dans la cour de récréation pour impressionner leur fiancée.

La surenchère d’attaques de coqs de petits mecs fit que son camarade lui dit « de toute façon tes parents c’est des pédés ».

Mon fils répondit « Tu sais mes parents m’ont dit que même si on est deux papas ou deux mamans on peut aimer ; et puis un de mes papas va tous les jours chez Bouddha et un jour il m’a dit que quand nous sommes heureux ca passe comme un nuage, et quand nous sommes malheureux ca passe aussi comme un nuage. Alors tu m’as beaucoup blessé mais c’est déjà passé. »

Tous les enfants sont capables de cette claire vision de l’existence. Profonde et très élevée. Tous. A conditions que nous les aidions à voir le monde sans jugements.
Et nous avons tous été des enfants.

Il est donc possible que l’homme retrouve son grand coeur d’enfant et que les discriminations stupides, illusoires et hypocrites cessent.

En tant que prêtre bouddhiste mon enseignement continue inlassablement à faire place à l’autre dans sa différence car la différence de l’autre est sont histoire et qui pourrait juger ou rejeter l’histoire d’autrui ?

A ce monde qui se mêle de l’intimité d’autrui, à ces appareils religieux qui veulent posséder le monde en le conformant à des dogmes illusoires, à cette société qui à réduit l’individu à un rapporteur d’affaires, producteur de richesses et stéréotype de paraître, je voudrais dire que nous allons tous mourir.

Et que ce jour là, le jour de notre grand départ il sera trop tard pour aimer.
Il est autant de place dans l’univers que de possibilités.

A celles et ceux qui s’aiment et qui veulent vivre libres et réconciliés avec leur histoire je voudrais dire que la vie, la vaste belle vie, la merveilleuse vie qui nous traverse, est en nous comme une vaste toile blanche sur laquelle nul autre ne peut  en écrire à notre place le récit. Et que dans cette liberté d’écriture de notre existence nous avons toujours, à chaque instant et à chaque pas de choisir de demeurer esclaves de notre éternelle humiliation ou chantres et témoins de notre infinie félicité.

La vie est plus forte que tout. Et l’amour est plus fort que la mort.
Et ça, c’est toute la splendeur de l’homme.

Federico Dainin Jôkô PROCOPIO
Moine bouddhiste et maître zen
Philosophe – psychanalyste